Sa physionomie changea en un clin d’œil et il me dit avec un profond soupir:

—Vous étiez un vrai prophète, Hal, un vrai prophète. Si seulement je n’étais pas venu ici! J’aime mieux me taire à ce sujet, voyez-vous.

—Au contraire, confiez-moi votre déception. Venez chez moi ce soir, après cette réception, et racontez-moi ce qui vous arrive.

—Vraiment? Vous croyez? et ce disant ses yeux se remplirent de larmes.

—Oui, je veux que vous ne me cachiez rien.

—Ah! merci. Je trouve donc encore une âme compatissante, un cœur généreux qui s’intéresse à mes affaires! Je devrais vous remercier à genoux.

Il saisit ma main et la pressa fortement.

Il paraissait tout réconforté et décidé à être très gai pendant le dîner; ce dernier se fit attendre. Il arriva ce qui est inévitable avec ce déplorable et navrant système anglais qui fait passer avant tout la question de préséance; on ne dîna pas pour ne pas enfreindre le protocole. Les Anglais d’ailleurs prennent toujours la précaution de manger chez eux lorsqu’ils sont invités à dîner, car ils se méfient du tour; ils devraient bien avertir les étrangers qui donnent en plein dans le panneau.

Naturellement, ce dîner manqué ne fut une surprise pour aucun de nous, qui connaissions ces louables habitudes anglaises; mais Hastings, qui n’était pas initié à ce genre de facétie, trouva la plaisanterie de fort mauvais goût.

Nous offrîmes nos bras aux charmantes invitées pour nous diriger vers la salle à manger: là, les discussions commencèrent. Le duc de Shoreditch réclama pour lui la préséance et la présidence de la table, alléguant sa qualité de délégué du roi; il devait avoir le pas sur un ministre qui ne représente, somme toute, que la nation.