Je ne cédai pas, bien décidé à maintenir mes droits: dans tous les journaux mondains, je prenais rang avant les ducs, à l’exception de ceux de la famille royale. J’avais donc le pas aujourd’hui sur le duc de Shoreditch et je m’empressai de le faire observer.
La discussion dura tant et si bien qu’il fut impossible de trancher la question; nous avions d’ailleurs tous deux usé d’arguments probants; lui, essayant d’invoquer à tort sa naissance et sa descendance directe de Guillaume le Conquérant, moi, me déclarant très proche parent d’Adam (comme mon nom l’attestait); lui, somme toute, n’appartenait qu’à une branche collatérale très récente.
En fin de compte, nous remontâmes au salon sans avoir dîné, avec le même cérémonial que tout à l’heure: là, un lunch debout nous attendait; nous pûmes attraper des sardines et quelques fraises, et les manger sans nous occuper cette fois de l’étiquette et de la préséance; en pareil cas le procédé employé est bien simple: pour couper court aux tergiversations, les deux invités du plus haut rang jettent en l’air un shilling; celui qui gagne a droit à la fraise, l’autre prend le shilling; les deux suivants font la même chose; les autres les imitent jusqu’à extinction.
On apporta ensuite des tables et nous entamâmes tous une partie de cribbage: la mise était de 50 centimes. Les Anglais ne considèrent pas le jeu comme un simple amusement; il faut qu’ils gagnent ou perdent quelque chose (peu importe quoi), sans cela ils ne toucheraient jamais une carte.
La partie fut des plus agréables, au moins pour miss Laugham et moi; sa présence me troublait tellement que je fus incapable de compter mes levées et que je ne m’apercevais même pas quand je retournais un atout. J’étais sûr de perdre dans ces conditions et comme d’ailleurs la jeune fille n’avait pas plus la tête au jeu que moi, nous faisions deux pitoyables partenaires. Nous ne savions qu’une chose: c’est que nous étions au comble du bonheur, au sixième ciel, et que nous ne voulions pas en descendre.
J’eus le courage de lui avouer mon amour; oui, j’eus cette force de volonté! A ma déclaration, elle rougit jusqu’à la racine des cheveux, mais me répondit d’un air radieux, qu’elle aussi m’aimait.
Oh, quelle délicieuse soirée! Toutes les fois que je marquais un point, j’ajoutais un petit mot à son intention; à son tour, elle comptait les levées en ripostant gentiment. Je ne pouvais plus dire un mot, sans ajouter: «Que vous êtes délicieuse!» Elle reprenait: «Quinze deux, quinze quatre, quinze six, et une paire font huit, et huit font seize. C’est bien cela, n’est-ce pas?» Et, ce disant, elle me regardait de côté à travers ses jolis cils blonds. Dieu, qu’elle était délicieuse et fine pendant cette partie!
Je fus très loyal et droit vis-à-vis d’elle, et lui déclarai que je ne possédais pas un sou vaillant en dehors du fameux billet d’un million de livres dont elle avait tant entendu parler. J’ajoutai naturellement que ce billet ne m’appartenait pas: mon aveu ne fit que piquer sa curiosité; elle me demanda de lui raconter mon histoire sans omettre un détail; mon récit la fit tordre de rire.
Je me demande ce qu’elle pouvait bien trouver de si risible à mon aventure? A chaque nouveau détail, son hilarité augmentait et je dus plusieurs fois interrompre mon récit pour lui permettre de reprendre haleine.
Ce rire devenait inquiétant! J’ai bien vu des gens pris de fou-rire, mais jamais en entendant le récit d’une histoire aussi triste et d’aventures aussi désagréables pour celui qui est en cause.