Le prince paraissait très gai et satisfait de vivre. Le contraire serait d’ailleurs surprenant.

Un jour, j’allai rendre visite à Votre Majesté, mais Elle était sortie. Cela n’a pas d’importance, et peut arriver à tout le monde.

Il me semble que je me suis un peu éloigné de mon sujet; j’y reviens donc avec votre permission. Le jeune Bright écrivit à mes éditeurs de Londres, Chatto Windus,—(leur maison est à gauche lorsque vous venez de Piccadilly, un peu plus haut que le magasin de musique)—il leur écrivit pour leur réclamer une taxe sur les droits d’auteurs de quelques écrivains étrangers tels que: Miss de la Ramée (Ouida), le Dʳ Oliver Wendell Holmes, Mr Francis Bret Harte et Mr Mark Twain. Chatto Windus réussirent à esquiver cette taxe pour les autres, mais ils échouèrent pour moi. Alors, le jeune Bright ne se contenta pas de m’écrire; il m’envoya un grand imprimé, de la dimension d’un journal, en me priant de signer en différents endroits. Plus on cherche à comprendre le texte de ce genre d’imprimés, plus on s’y perd; c’est la bouteille à l’encre.

Pénétré de cette triste réalité, j’écrivis à Chatto Windus de payer la taxe, leur promettant ensuite de les rembourser. Je m’imaginais naturellement que cette redevance allait être acquittée une fois pour toutes, et qu’elle ne dépasserait pas un pour cent; mais, hier au soir, je rencontrai le professeur Sloane de Princeton—vous ne le connaissez peut-être pas. Cependant vous avez dû le rencontrer quelquefois, car il va souvent en Angleterre. C’est un bel homme aux épaules larges, et de plus un grand penseur; vous avez pu l’apercevoir sur le quai des gares après le départ des trains qu’il venait de manquer; car, comme tous ces spécialistes et ces savants, il est incapable de joindre la pratique à la théorie. Il m’a donc appris que cette taxe ne portait que sur les trois années écoulées et qu’elle s’élevait à deux et demi pour cent.

J’en restai stupéfait, et de nouveau me mis à étudier l’imprimé; je voulais absolument trouver un remède à cette situation et j’étais décidé à mener la chose à bonne fin. Le texte de cet imprimé débutait poliment et courtoisement, comme d’ailleurs tous les documents anglais:

«A Mr Mark Twain: conformément aux actes du Parlement qui confèrent à Sa Majesté les droits et les profits, etc.»

A la première lecture je n’avais pas remarqué cette particularité. J’étais persuadé que le gouvernement me réclamait cette taxe, et je m’étais adressé, en conséquence, au gouvernement. Mais je venais de m’apercevoir qu’il s’agissait d’une affaire privée, d’une question d’intérêt intime, d’un revenu destiné à Votre Majesté et non au gouvernement. Mon avis est qu’il vaut toujours mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints, et je suis au fond bien aise de cette dernière découverte.

Quand on remonte à l’origine d’une affaire on arrive toujours à s’entendre, qu’il s’agisse de questions d’Etat ou de pommes de terre; le fait n’en reste pas moins vrai, quelle que soit l’importance ou la nature de l’affaire; en général, un sous-ordre se montre plus pointilleux et difficile à satisfaire. Ceci n’est pas une critique, mais bien un compliment à leur endroit. Ils ont leur devoir à remplir, et sont tenus d’observer une règle stricte, sans permettre des concessions. Si Votre Majesté laissait toute liberté d’action au jeune Bright, il est plus que probable qu’il la chasserait de chez elle avant deux ou trois ans. Il n’aurait certainement pas l’intention de vous créer des complications de famille, mais le résultat serait le même. Eh bien, en supprimant l’intermédiaire de Bright, notre affaire n’en sera que plus claire; nous nous arrangerons à l’amiable et à la satisfaction générale. Quand ce litige sera réglé, Votre Majesté prendra le parti des Américains comme elle l’a fait, il y a cinquante ans; il me semble d’ailleurs que pour un souverain rien n’est plus enviable que l’alliance d’une nation étrangère.

Nous autres Américains, nous ne payons pas tous un impôt au gouvernement, mais cela viendra avec le temps, car notre nation compte de nombreux et nouveaux auteurs chaque année; plus des quatre cinquièmes de vos sujets canadiens sont de riches Américains, sans compter la population flottante qui visite le Canada.

En parcourant le document en question, j’ai rencontré un article relatif aux «détaxes». Je me permettrai de vous en entretenir, Madame. J’ai remarqué aussi que les auteurs ne sont pas mentionnés sur cet imprimé. Il est question des Carrières, des Mines, des Forges, des Sources salées, des Mines d’alun, des Eaux, des Canaux, des Docks, des Egouts, des Barrages des Pêcheries, des Foires, des Péages, des Ponts, des Droits de passage, etc., etc., etc., bref une liste d’à peu près un mètre cinquante de long. J’ai lu attentivement cette liste indéfiniment longue, et, à mesure que j’approchais de la fin, mon espoir augmentait, en constatant qu’en Angleterre tout est tarifé et prévu, excepté peut-être la famille et le Parlement. Pourtant, il n’est pas question des auteurs! Evidemment c’est un oubli, volontaire ou non. Mon cœur tressaute de joie; mais je m’étais réjoui trop tôt. Au bas de la page je trouvai une petite note de la main de Mr Bright, ainsi conçue: «Vous êtes imposé d’après la série D. 14.»