Pour en revenir à ma première histoire: j’avais attendu cinq ou six semaines; puis j’écrivis trois lignes à Millet, pressentant qu’une lettre de lui croiserait la mienne. C’est ce qui advint. Il écrivit le même jour que moi, et nos lettres se croisèrent. La sienne alla à Berlin, adressée au ministre d’Amérique qui me la fit parvenir. Millet me disait que depuis six semaines il avait vainement cherché quelqu’un qui connût mon adresse en Allemagne, et finalement il s’était dit qu’une lettre adressée à l’ambassade à Berlin me serait peut-être renvoyée.

Peut-être faut-il attribuer à une simple «coïncidence» qu’il se soit décidé à m’écrire au moment où j’allais en faire autant de mon côté; cependant je ne le crois pas.

Ce qui m’a le plus exaspéré à cette occasion a été certainement de perdre un temps précieux en attendant que Millet m’écrive, puis de penser que j’allais me mettre à mon bureau au moment précis où mon correspondant s’asseyait devant le sien pour m’adresser une lettre qui devait se croiser avec la mienne. Et pourtant, il faut écrire tout de même; car, si vous quittez votre bureau et remettez au lendemain, l’autre en fait autant de son côté. Il semble que vous soyez solidaires l’un de l’autre comme l’étaient les frères Siamois dans leurs mouvements combinés.

Quelques mois avant mon départ, un fournisseur de New-York fit chez moi une installation qui ne me parut pas réussie. Lorsque vint la note, j’écrivis que je payerais lorsque le travail serait complètement terminé. On me répondit que pour le moment on était débordé, mais que, dès que ce serait possible, on m’enverrait un ouvrier habile pour tout mettre au point. J’attendis plus de deux mois, supportant avec patience des sonnettes qui carillonnaient souvent sans qu’on y touchât, et qui à d’autres moments restaient muettes, malgré mes appels désespérés. Plusieurs fois je voulus écrire, et chaque fois je remis; mais un beau jour je me décidai et déversai ma bile sous forme d’une lettre bien sentie; puis je m’arrêtai subitement, convaincu qu’au magasin on commençait à penser à moi. Lorsque le lendemain matin je descendis déjeuner, le facteur n’avait pas emporté ma lettre, mais l’électricien était venu, avait fait son travail et disparu! Il avait reçu des ordres la veille au soir, et était venu par un train de nuit.

Si c’est une «coïncidence», il a en tout cas fallu trois mois pour lui permettre de se réaliser.

L’année dernière, arrivé à Washington un soir, je descendis à Arlington-Hôtel et gagnai ma chambre. Je lus et fumai jusqu’à dix heures puis, n’éprouvant aucune envie de dormir, j’eus l’idée de prendre l’air. Je sortis malgré la pluie, et j’errai à travers les rues, en goûtant tout le plaisir de l’inconnu. Je savais que mon ami M. O... habitait la ville, et j’avais le désir de le rencontrer; mais je ne pouvais songer à le trouver à cette heure avancée, d’autant plus que j’ignorais son adresse. Vers minuit les rues étaient si désertes que j’eus l’impression de la solitude; j’entrai alors dans un bureau de tabac assez loin dans l’Avenue, et j’y restai environ un quart d’heure à écouter quelques énergumènes qui parlaient politique.

Tout d’un coup, sous l’effet d’une inspiration subite je me dis: «Je vais sortir d’ici, tourner à gauche et, après avoir fait dix pas, je rencontrerai mon ami O...

—Ce que j’avais présumé arriva! Je ne vis pas son visage, caché par son parapluie, et dissimulé par l’obscurité, mais je reconnus sa voix lorsqu’il interrompit son compagnon de promenade, et je l’arrêtai net.

Ma sortie et ma rencontre avec M. O... pourraient paraître chose naturelle mais, avoir pressenti cette rencontre, voilà certes le plus curieux. En y réfléchissant, le fait est singulier. J’étais au fond du bureau de tabac lorsque je formulai ma prophétie: je sortis, et fis cinq pas derrière la porte; je l’ouvris, la fermai derrière moi; je descendis trois marches, tournai à gauche, refis quatre ou cinq pas et me trouvai nez à nez avec mon individu. Je répète que la chose en elle même n’a rien de surprenant; le seul côté bizarre est d’avoir pressenti cette rencontre.

J’ai si souvent cassé du sucre sur le dos des absents et découvert ensuite, à ma grande confusion, que je parlais devant leurs parents, que je suis devenu superstitieux à ce sujet, et que maintenant je tiens ma langue. On se sent si bête après une gaffe de cette espèce!