Virchow a fait partie pendant longtemps du gouvernement municipal de Berlin. Il travaille autant que tout autre échevin de la ville et reçoit le même salaire: c’est-à-dire: rien. Je ne sais si nous pourrions nous risquer à demander, en Amérique, à nos plus illustres citoyens de faire partie du conseil municipal; en admettant qu’ils acceptent, nous ne serions pas sûrs de pouvoir les élire!

Mais ici l’organisation municipale est telle que les gens les mieux posés de la ville considèrent comme un honneur de remplir sans rémunération les fonctions d’échevin; les électeurs ont d’ailleurs le bon goût de les nommer d’année en année.

Il en résulte que Berlin est admirablement administré. C’est une ville libre dont les intérêts ne se confondent pas avec ceux de l’Etat; ils sont régis par les citoyens eux-mêmes et d’après des systèmes de leur choix.

LA TÉLÉGRAPHIE MENTALE

Mai, 78. Il vient de m’arriver un de ces événements insignifiants qui étonnent et vous laissent rêveur au moins pendant quelques heures, une de ces coïncidences que notre esprit ne peut définir et qui restent sans explication. En voici un exemple: je suis obligé de reconnaître que le fait est d’importance médiocre.

Il y a quelques jours je pensais en moi-même: «Frank Millet ignore certainement que nous sommes en Allemagne, sans cela il nous aurait écrit depuis longtemps. Voilà six semaines que je suis chaque jour sur le point de lui envoyer un mot, et je remets toujours au lendemain, pour voir si je ne recevrai rien de lui. Mais maintenant je suis décidé à lui écrire.» Ainsi dit ainsi fait, et j’adressai ma lettre à Paris, en faisant cette réflexion: «Certainement nous aurons de ses nouvelles avant que cette lettre ne soit à cinquante milles d’Heidelberg; le contraire m’étonnerait beaucoup.» Voici précisément le «hic».

Pourquoi les faits se passent-ils ainsi? C’est là l’énigme! Nous parlons toujours de lettres qui «se croisent», et nous considérons ce fait comme un accident ordinaire de la vie; mais en l’appelant «accident» nous faisons une erreur grossière. Certainement, nous avons douze fois par an le pressentiment que la lettre que nous écrivons «croisera» la réponse que nous destine la même personne; et si le lecteur veut bien fouiller dans sa mémoire, il reconnaîtra que cette intuition a eu souvent assez de force pour l’amener à n’écrire qu’un simple billet laconique parce qu’il préférait ne pas perdre son temps à rédiger une épître qui devait se croiser avec la réponse attendue.

Je crois que, pour ma part, cette intuition m’est venue lorsque dans certains cas j’avais remis une lettre au lendemain avec l’espoir que mon correspondant m’écrirait.