Qui pouvait bien être ce dernier arrivant?

Les yeux des assistants se tournèrent instinctivement vers l’entrée: à ce moment la garde d’honneur, dans son uniforme brillant et le sabre au clair, se fraya un chemin à travers la foule. Puis, nous vîmes au fond de la salle tous les étudiants se lever comme un seul homme, comme un flot puissant de la marée, à mesure que la garde avançait. Jamais pareil honneur n’avait été rendu à personne.

Un murmure parcourut notre table:—C’est Mommsen!—et toute la salle se leva, criant, piétinant, applaudissant, entrechoquant les verres: c’était un véritable ouragan. Le petit homme au visage «Emersonien» et aux cheveux flottants passa près de nous en gagnant sa place. J’aurais presque pu le toucher, cet homme célèbre!—Mommsen!—

Quelle prodigieuse surprise!

Son apparition causa une de ces émotions inattendues, qui se produisent rarement dans une vie.

J’étais bien loin de songer à lui; il m’apparut comme un mythe gigantesque, un spectre immense qui couvre le monde de son ombre, et non comme une réalité. Mon étonnement peut seul être comparé à celui qu’éprouve le voyageur lorsqu’il approche du Mont-Blanc et voit subitement son sommet se dresser vers le ciel, sans se douter qu’il en était si près.

J’aurais parcouru bien des lieues pour voir ce grand homme; au lieu de cela, il était venu à moi et je le contemplais aujourd’hui sans le moindre effort.

C’était bien lui, vêtu avec une simplicité étonnante qui ne le distinguait pas des autres hommes. Il était là, englobant dans son cerveau le monde romain et tous les césars de l’empire, avec la même facilité que la voûte céleste porte la voie lactée et les constellations.

Un des professeurs raconta qu’autrefois une jeune Américaine présentée à Mommsen se trouva devant lui effarée et muette. Elle était terrorisée à la pensée que ses lèvres allaient s’entr’ouvrir pour aborder un sujet qu’elle ignorait totalement et qui dépassait sa compréhension; elle ne pouvait supposer qu’un tel génie fût capable de s’abaisser jusqu’au terre à terre du commun des mortels; mais lorsqu’elle entendit ses paroles simples: «Eh! bien, comment allez-vous? avez-vous lu le dernier livre de Howell? Il me paraît très bon», ses préjugés disparurent.

Les solennités de la soirée se terminèrent par des discours de bienvenue prononcés par deux étudiants, auxquels répondirent les professeurs Virchow et Helmholtz.