Un verre de bière était passé devant chacun de nous, et on pouvait le faire emplir à discrétion. On distribuait aussi une petite brochure contenant les vers qui allaient être chantés. Et au-dessous des noms des dignitaires de la fête, on lisait ces mots imprimés en gros caractères:

—Wæhrend des Kommerses herrscht allgemeiner Burgfriede.

Comme j’étais incapable de les traduire avec la poésie locale, un professeur me prêta son aide; et voici ce qu’il m’expliqua:

Les étudiants appartiennent à différentes sociétés universitaires, mais, pour faire partie de leurs corporations, il faut aimer les exercices physiques et l’escrime. Ceux-ci organisent des duels au sabre toutes les semaines, et chaque corporation est tenue de fournir un certain nombre de duellistes pour la circonstance; chose à noter: c’est seulement sur le terrain que les étudiants des différents corps se font des politesses. Dans la vie usuelle, ils ne se parlent jamais et ne boivent pas ensemble. Aussi la phrase en question signifie-t-elle:

—Il y a armistice pendant le banquet: trêve à la guerre et place à la camaraderie.

La fête commença. L’orchestre dissimulé joua une marche militaire; puis il y eut une pause. Les étudiants de l’estrade se levèrent, ceux du centre burent à l’Empereur, puis toute la salle se leva, les verres en main. Au commandement: Un, deux, trois! ils furent tous vidés d’un seul trait, et posés bruyamment et en cadence sur les tables, en donnant l’illusion d’un grondement de tonnerre. A partir de ce moment, et pendant une heure, on chanta des chœurs à tue tête.

Après chacune des chansons, un petit nombre d’invités—les professeurs—arrivèrent par groupes. Comme s’ils étaient prévenus par un signal convenu, les étudiants de l’estrade saluèrent l’entrée du professeur; ils se levèrent tous en même temps, dans une attitude militaire, les talons réunis, et dégaînèrent leurs sabres.

Tous les étudiants de garde à chacune des innombrables tables en firent autant; cette attitude martiale donnait à la fête un éclat inusité.

Un clairon fit entendre trois appels; les sabres s’abaissèrent bruyamment par deux fois sur les tables, puis ils furent relevés. Aussi loin que l’œil s’étendait, on apercevait les uniformes aux couleurs voyantes et les sabres au clair de la garde d’honneur qui formaient la haie au passage de chaque invité.

Les chants étaient très poignants; l’exubérance de ces jeunes poitrines, le bruit des sabres, le choc des verres à bière impressionnaient fortement l’assistance. Je croyais pourtant que le délire de cette assemblée avait atteint son maximum, mais j’eus une nouvelle surprise lorsque le dernier invité de haute marque eut pris possession de sa place: de nouveau les trois appels du clairon se firent entendre et les sabres furent tirés de leurs fourreaux.