Il y a environ un mois on se préparait à célébrer à Berlin le soixante-dixième anniversaire du Professeur Virchow. Lorsque arriva cette date, le quinze octobre, il me sembla que tout le monde scientifique s’était donné rendez-vous; les députations se succédèrent, apportant au héros l’hommage et le respect de toutes les villes, de tous les centres savants; pendant cette inoubliable journée, Virchow reçut l’encens offert à son mérite avec une pompe inconnue à tout homme des temps modernes comme de l’antiquité. Ces démonstrations se prolongèrent et finirent par se confondre avec celles qu’on destinait au jumeau scientifique de ce personnage, au Professeur Helmholtz, dont l’anniversaire n’était séparé que de trois semaines de celui du Professeur Virchow.

J’imagine que la clôture de ces fêtes fut particulièrement agréable à nos deux savants: mille étudiants leur offrirent un banquet somptueux qui eut lieu dans un grand «hall», long et spacieux, divisé dans le haut en cinq galeries où environ quatre à cinq cents dames prirent place.

La décoration magnifique consistait en faisceaux de drapeaux, en écussons aux devises variées; et l’illumination fut des plus brillantes. Tout le long de la salle, étaient rangées des tables de vingt-quatre couverts peu éloignées les unes des autres.

Au centre et sur les côtés, on avait monté une estrade haute et richement décorée, de vingt-cinq ou trente pieds de long, que surmontait une grande table à laquelle prirent place les six principaux organisateurs du banquet; ils portaient des costumes du moyen-âge représentant leurs différentes corporations.

Derrière ces jeunes gens une bande de musiciens étaient dissimulés. En bas, juste devant l’estrade, une demi-douzaine de tables ornées se distinguaient des autres qu’on avait laissées libres; la plus centrale de ces dernières était réservée aux deux héros de la fête, et aux vingt professeurs les plus éminents de l’Université de Berlin; les autres tables ornées étaient destinées à une centaine de professeurs plus modestes.

J’eus l’honneur d’être admis à la table des deux héros de la fête, quoique mon érudition ne me donnât aucun droit à cette insigne faveur. Certes, j’éprouvais un plaisir étrange à me trouver en pareille compagnie et à m’associer ainsi à vingt-trois savants qui peuvent se permettre d’oublier en un jour plus de choses que je n’en pourrais apprendre durant toute ma vie. Cependant je ne me trouvai nullement embarrassé, car un homme instruit et un ignorant se ressemblent terriblement; je savais de plus qu’aux yeux de cette foule je passais pour un érudit. Il ne me fallut qu’un peu d’attention pour prendre et imiter les poses et les attitudes de ces grands hommes, et je réussis sans peine à paraître aussi «professeur» que les professeurs qui m’entouraient.

Nous arrivâmes de bonne heure, de si bonne heure même que, seuls, les Professeurs Virchow et Helmholtz nous avaient devancés avec trois ou quatre cents étudiants. Mais les invités arrivèrent à flots et en un quart d’heure toutes les tables furent garnies, et la salle complètement bondée. On prétendit qu’il y avait là quatre mille personnes. La scène était certes très animée et donnait l’illusion d’une ruche immense. A chaque extrémité de chacune des tables siégeait un étudiant dans le costume de corporation. Ces costumes sont en soie et en velours; la coiffure consiste en un chapeau à plume, ou un large béret écossais entouré d’une grande plume; le plus souvent en un tout petit bonnet de soie posé sur le sommet de la tête, comme une soucoupe renversée. Quelquefois les culottes sont d’un blanc éblouissant, quelquefois elles sont d’autres couleurs; mais, dans tous les cas, les bottes montent au-dessus du genou, et les gantelets blancs sont de rigueur; en guise d’épée une rapière dont la garde arrondie comporte différentes couleurs.

Chaque corporation possède un uniforme spécial; tous sont faits des plus belles étoffes, d’un coloris brillant et d’un pittoresque achevé; ces costumes sont les derniers vestiges du moyen-âge, et ils caractérisent pour nous l’époque où les hommes étaient beaux à contempler. L’étudiant qui présidait au bout de notre table avait l’air grave et solennel; sa haute silhouette ne manquait pas de grâce. Sans nul doute il ressemblait de très près à un de ses ancêtres; il personnifiait dans tout son ensemble le type accompli du moyen-âge.

Comme je l’ai déjà dit, la salle était comble. Un des bas-côtés était bondé d’étudiants qui, en se levant, formèrent une haie et nous empêchèrent de voir ce qui se passait derrière eux. Cependant, aussi loin que pouvait s’étendre la vue, on remarquait que tous les jeunes visages étaient tournés dans la même direction, que tous les yeux avides et impatients était braqués sur la place occupée par M. Helmholtz.

Tous ces jeunes gens paraissaient absorbés dans leur contemplation, ils ne quittaient pas des yeux les deux grands hommes, et cette sorte d’extase était pour eux un vrai régal. Cette auréole de gloire, avec son caractère paisible et sincère, était à mon avis mille fois plus enviable qu’une grande victoire achetée au prix de combats acharnés et d’une désolante effusion de sang.