Le premier étranger venu peut vérifier les distances, au moyen de la carte la plus curieuse que je connaisse. Elle est publiée par le gouvernement, et s’achète à très bon marché dans tous les magasins. Chaque rue y est indiquée et divisée comme un chapelet de perles de couleur. Chaque perle longue représente un trajet d’une minute, et, lorsque vous avez dépassé quinze perles, vous en avez pour votre argent. La carte de Berlin est un labyrinthe aux couleurs les plus gaies; elle ressemble une planche de la circulation du sang.

Les rues sont très propres. Elles sont bien tenues, non à la manière fantaisiste des rues de New-York, mais au moyen de ratissoires et de balais qui fonctionnent à heure fixe; et lorsqu’une rue a été scrupuleusement nettoyée après la pluie ou une légère couche de neige, on y jette du sable, ce qui évite les chutes des chevaux. En somme, Berlin est une capitale qui ne regarde à aucune dépense lorsqu’il s’agit des convenances des particuliers, de leur confort et de leur santé. Il faut cependant excepter un détail: celui des noms et des numéros des rues.

Quelquefois le nom d’une rue change au beau milieu d’une artère, entre les maisons d’un même pâté. Vous ne vous en apercevrez qu’en arrivant au coin suivant, en voyant une nouvelle plaque au mur, et bien entendu vous ne savez pas à quel endroit a eu lieu ce changement.

Les noms sont placardés lisiblement à tous les coins de rues, sans exception. Mais le numérotage des maisons constitue ce qu’on peut imaginer de plus original après le chaos du commencement du monde! Et il semble impossible de croire qu’il ait été inventé par un gouvernement aussi pondéré. Au début, on s’imagine que ce numérotage est l’œuvre d’un idiot; mais un idiot n’aurait jamais été capable de trouver autant de variétés dans la confusion et de provoquer autant de jurons d’impatience de la part du public. Les numéros montent dans un sens et descendent dans l’autre; ceci serait encore admissible, mais ce qui suit ne l’est pas! On emploie souvent le même numéro pour trois ou quatre maisons; d’autres fois, une seule maison est numérotée; pour les autres, devinez si vous pouvez.

Quelquefois on met un numéro sur une maison, le numéro 4 par exemple—puis vous trouvez le 4 a, le 4 b, le 4 c, sur les maisons suivantes, et avant d’arriver au numéro 5, vous avez le temps de devenir vieux et décrépit.

Il résulte de ce système (qui n’en est pas un) que, lorsque vous partez du numéro un d’une rue, vous ne pouvez savoir même approximativement à quelle distance se trouve le numéro cent cinquante: il peut être à quelques pâtés de maisons ou à deux lieues plus loin.

La «Friedrichs Strasse» est longue et représente une des plus grandes voies; il y a quelque temps, quelqu’un paria son porte-monnaie qu’on rencontrait dans cette rue plus de brasseries que de numéros—et il gagna son pari: il y avait deux cent cinquante-quatre numéros et deux cent cinquante-sept brasseries; il ne faut pas oublier que la rue est longue!

Le pire de cette organisation défectueuse est que les numéros ne suivent pas toujours la même direction: ils vont par exemple du numéro un au numéro 50, ou 60, puis brusquement vous trouvez les centaines, le numéro 140 si vous voulez, ensuite viendra le 139. Alors vous vous apercevrez que les numéros prennent une autre direction; cela durera un certain temps puis, brusquement, sans que vous y pensiez, ils changeront de sens.

Habituellement une flèche placée sous le numéro nous indique la direction ascendante.

Il y a bon nombre de suicides à Berlin, quelquefois six dans une même journée; pour en expliquer la cause, on ergote, on discute sur bien des chiffres. Si l’on se décidait à numéroter les maisons d’une manière rationnelle, peut-être trouverait-on une solution, ou tout au moins un remède à ces suicides.