Le conducteur vous fera payer votre place plusieurs fois toutes les deux ou trois lieues, et chaque fois il vous donne un ticket dont il n’a évidemment pas gardé le talon; vous le conservez jusqu’à ce qu’un inspecteur passe et en déchire un coin (qu’il ne garde pas), puis vous jetez votre ticket et vous pouvez vous préparer à en payer un autre. Inutile d’avoir de l’intelligence lorsque vous essayez de circuler dans Berlin en omnibus. Lors de sa venue à Berlin, un des éditeurs les plus malins de Brooklyn prit un omnibus de très bon matin et essaya en vain d’arriver à un point central de la ville. Impossible; il dépensa beaucoup de dollars en billets et ne put gagner l’endroit où il voulait aller. C’était certainement le meilleur moyen de connaître Berlin, mais assurément pas le plus économique.

Malgré ces inconvénients, le système d’organisation des omnibus a du bon.

La voiture ne s’arrête pas, pour vous laisser monter ou descendre, en dehors de certaines haltes; là seulement un poteau vous indique que c’est une station d’arrêt. Le système évite d’ailleurs bien des fractures de jambes! Il y a vingt places à l’intérieur; aussitôt qu’elles sont occupées, personne ne peut plus entrer; il reste quatre ou cinq places debout sur chaque plate-forme—un décret en fixe le nombre—et, lorsqu’elles sont prises, on n’accepte plus aucun voyageur.

Comme il n’y a jamais de cohue, et que le tapage est interdit, les femmes vont sur la plate-forme comme les hommes; et bien souvent elles préfèrent ces places à celles de l’intérieur, parce qu’elles sont confortables et qu’on ne sent aucun cahot.

Un Berlinois me raconte que lorsque parut le premier omnibus, il y a trente ou quarante ans, le public l’avait tellement en grippe qu’il ne consentait à monter ni à l’intérieur, ni à l’extérieur et qu’il força la compagnie à poster à chaque croisement de rue un homme armé d’un drapeau rouge. Personne ne voulait circuler dans les voitures publiques, excepté les condamnés à la potence. Il résulte de cet état de choses que les omnibus étaient fréquentés dans une seule et unique direction et qu’on les voyait toujours vides au retour. Pour sauver la compagnie, le gouvernement transféra le cimetière des criminels à l’autre extrémité de la ligne; on vit alors des voyageurs dans les deux directions; ainsi la compagnie ne fit pas faillite.

Ce racontar ressemble à ceux qu’on fait aux étrangers en Amérique, et ne me dit rien qui vaille.

Le fiacre de première classe est propre et coquet, il y a des coussins de cuir et un bon cheval.

Le fiacre de deuxième classe est généralement laid et lourd, toujours vieux; il semble curieux qu’on n’en ait jamais construit de neufs. Du reste, si pareil événement se produisait, tous les désœuvrés se précipiteraient pour jouir du spectacle, or la police interdit les attroupements et le désordre. S’il arrivait un tremblement de terre à Berlin, la police interviendrait immédiatement et organiserait tout avec une telle précision qu’on se figurerait assister à une cérémonie religieuse. C’est d’ailleurs ainsi que se terminent en général les tremblements de terre, mais, dans le cas qui nous occupe, tous les assistants prieraient avec calme et recueillement, et chacun pour des intentions particulières.

Pour une course d’un quart d’heure au moins, on donne un marc à un fiacre de première classe, et soixante pfennigs à un de deuxième classe. Le premier vous mènera plus vite que le second toujours attelé d’un vieux cheval—aussi vieux que la voiture, disent les autorités,—malade et mal nourri. Il fut de première classe; puis il déchut au rang de seconde classe, par... reconnaissance pour ses longs et fidèles services!

Pourtant, pour soixante pfennigs, il doit vous mener aussi loin que le cheval de première classe à un marc. S’il ne peut pas effectuer sa course en un quart d’heure, il doit la faire malgré tout pour soixante pfennigs.