La ténacité calme, paisible et polie de la police est la chose la plus admirable que j’aie jamais vue dans cet ordre d’idées. On imagina de me demander le passe-port d’une camériste suisse que nous avions amenée, et après six semaines de visites réitérées avec une patience angélique, la police arriva à ses fins. Je n’avais nulle intention de lui causer des ennuis, mais je comptais que la police se lasserait. Elle en pensait autant sur moi de son côté, et bien lui en prit.

A Berlin, il est interdit de construire des maisons mal assises, dangereuses, déplaisantes à l’œil; ceci vous explique pourquoi cette ville est remarquablement belle et imposante, pourquoi elle se défend mieux que d’autres contre les incendies et les éboulements; l’architecture qu’on y préfère est celle de Gibraltar.

Les inspecteurs des bâtiments surveillent les constructions. Le système paraît préférable pour éviter les effondrements. Ce peuple allemand est vraiment pétri de manies!

Il est défendu de parquer les pauvres dans des maisons étroites et malsaines. Chaque individu doit avoir un nombre calculé de mètres cubes d’air, et les inspections sanitaires obligatoires s’en assurent.

Tout est prévu. Le corps des pompiers, très discipliné, a un uniforme curieux, et leur tenue austère les fait ressembler à l’armée du salut. On m’a raconté que, lorsque le tocsin sonne, les pompiers se réunissent en bon ordre; ils répondent à l’appel, puis vont au feu. Là, ils sont alignés militairement, forment des détachements désignés par leur chef, qui assigne à chacun des groupes le travail qu’il devra faire pour éteindre l’incendie. Tous les ordres sont donnés à voix basse, de sorte que les spectateurs pourraient s’imaginer qu’ils assistent à un enterrement. En général, dans ces grandes constructions en briques et en pierres on localise l’incendie à un seul étage; cela permet aux autres habitants de l’immeuble de voir venir les événements sans s’affoler.

Il y a abondance de journaux à Berlin; il existait aussi un vendeur de journaux, mais il est mort. On trouve des kiosques environ à chaque demi-kilomètre, dans toutes les rues principales, et c’est là qu’on peut acheter ses journaux.

Les théâtres foisonnent, mais ils ne font pas une réclame tapageuse; pas d’affiches sur les murs; pas d’annonces à gros caractères; pas de photographies d’acteurs et de scènes présentées dans des cadres sensationnels et reproduites sous des couleurs suggestives; cet étalage est chose inconnue à Berlin. Si les grandes affiches existaient, on ne saurait où les apposer. Car il n’existe pas de salles de pas perdus et on défend formellement de placarder les murs de la ville. Tout ce qui choque l’œil est prohibé: Berlin est un repos pour l’œil.

Et pourtant, le flâneur peut savoir sans peine ce qui se passe aux théâtres. Partout, et très rapprochés les uns des autres, on rencontre des piliers ronds, d’environ dix-huit pieds de haut et gros comme un muid, sur lesquels sont affichés les programmes et autres notices théâtrales. On trouve habituellement autour de ces piliers un groupe de badauds qui lisent avidement les affiches. Il y a décidément à Berlin une masse de choses qui mériteraient d’être importées en Amérique; je les ai d’ailleurs notées avec beaucoup de soin.

Lorsque Buffalo Bill faisait sa tournée en Allemagne, son affiche principale n’était sans doute pas plus grande qu’une étiquette à apposer sur une malle. Il y a une forte quantité d’omnibus à chevaux, très propres et confortables. Mais si vous vous imaginez savoir où va une de ces voitures publiques, vous vous trompez étrangement; vous feriez bien mieux d’en descendre, car elle ne va certainement pas dans la direction que vous supposez. Ces routes carrossables sont très compliquées à connaître, et souvent, lorsque les conducteurs s’y perdent, on n’entend plus parler d’eux pendant des années.

Aucun écriteau sur l’omnibus n’indique son itinéraire: on ne mentionne que le point terminus; puis, la route prise est celle qui convient le mieux au conducteur; ce dernier cherche à faire le plus de chemin possible avant d’arriver au but.