Si l’on admet cette hypothèse, il suffit d’étudier l’encyclopédie pour rencontrer une fois de plus dans l’histoire des inventions ces coïncidences bizarres qui ont toujours frappé les esprits clairvoyants: on sera frappé de la fréquence avec laquelle une machine ou une invention quelconque a été imaginée simultanément par plusieurs personnes sur différents points du globe.
Le télégraphe électrique a été méconnu pendant plusieurs milliers d’années; puis il a été découvert en même temps, par un Américain, le Professeur Henry, par l’Anglais Wheatstone, par Morse sur mer, et par un Allemand à Munich.
La manière d’utiliser la vapeur a été trouvée la même année dans deux ou trois pays. N’est-il pas admissible, alors, que les inventeurs se volent constamment et inconsciemment leurs idées quoique séparés par des milliers de lieues?
Au printemps dernier, un littérateur de mes amis, Mr D. Howells, qui demeurait à cent lieues de moi, vint me voir et, au cours de la conversation, il me raconta qu’il venait de faire une découverte, d’arrêter son esprit sur une idée nouvelle qui n’avait certainement jamais été exploitée en littérature. Il me l’expliqua. Je lui tendis alors un manuscrit, et lui dis qu’il y trouverait en substance la même idée: j’avais écrit le manuscrit huit jours avant. L’idée m’était venue à l’esprit à l’automne précédent, tandis que mon ami ne l’avait conçue qu’au moment où je la transcrivais, il y a de cela 8 jours. Il n’avait pas encore commencé son travail, de sorte qu’il abandonna son projet et me laissa très gracieusement la paternité de ladite idée.
L’exemple suivant, que j’ai trouvé dans un journal, est véridique. Je tiens le fait de la bouche de Mr Howells au moment où l’épisode a eu lieu:
—On relate un fait étonnant de coïncidence littéraire dans la revue Atlantic Monthly de Mr Howells: Une dame de Rochester (New-York), soumit à la revue qui publiait la nouvelle Dʳ Breen Practice, un manuscrit qui ressemblait tellement à celui de Mr Howells que celui-ci crut nécessaire d’aller la trouver pour lui expliquer qu’il ne s’agissait nullement d’un cas de plagiat. Il lui montra les brouillons de sa nouvelle, et lui prouva que la similitude entre leurs écrits était due à une de ces coïncidences étranges qui se rencontrent de temps à autre dans le monde littéraire.
J’avais lu moi-même des extraits de la nouvelle de Mr Howells dans son manuscrit avant que la dame n’ait remis le sien à la revue. Voici un autre exemple tiré d’un journal.
La réédition de la nouvelle de Miss Alcott: Moods, rappelle à un collaborateur de la Poste de Boston, une singulière coïncidence qui fut mise en lumière avant que le livre ne parût pour la première fois: Miss Anna Crane, de Baltimore, publia un roman intitulé Emily Chester, qui offrait au lecteur des particularités frappantes et caractéristiques. La comparaison entre cet ouvrage et Moods montra que les deux auteurs, complètement étrangers l’un à l’autre, vivant à des centaines de lieues de distance, avaient tous les deux choisi le même sujet, et développé les mêmes idées jusqu’à un certain point, puis, le parallèle cessant, les conclusions divergeaient. Et, détail plus curieux encore, les principaux héros portaient les mêmes noms dans les deux romans, de sorte que Miss Alcott dut changer les noms de ses personnages. Après cela, le livre fut publié par Loring.
A ma souvenance, j’ai vu ici quatre ou cinq conflits violents éclater dans un journal littéraire à propos de poèmes dont la paternité était revendiquée par deux ou trois personnes à la fois. Il y a eu discussion au sujet de Nothing to Wear, Beautiful Snow, Rock me to Sleep, Mother, et d’une des premières ballades de Mr Will Carleton, je crois. Ces conflits étaient tout bonnement attribuables à des cas de télégraphie mentale involontaire et inconnue.
Encore un mot sur Mr Wright. Il avait son livre en tête depuis quelque temps; donc c’est lui, et non moi, qui en conçut l’idée. Le sujet m’était complètement étranger, car je préparais toute autre chose. Et cependant cet ami que je n’avais pas vu, et auquel j’avais à peine pensé depuis onze ans, avait le pouvoir de m’infiltrer ses idées à trois mille lieues de distance et d’exercer une sorte d’accaparement mental de mon cerveau. Il s’était mis à écrire après avoir terminé son travail de journaliste—un peu après trois heures, me dit-il. Or trois heures à Névada représentaient six heures à Hartford, et c’est à ce moment précis que je rêvassais dans mon lit, sans fixer autrement ma pensée. C’est à ce moment-là que l’idée d’écrire ce livre se présenta à mon esprit; je me levai alors et me mis à écrire, croyant fermement que j’agissais sous la propre impulsion de ma volonté.