Je n’ai jamais assisté à aucune expérience mesmérienne ou de double vue ni à aucune séance de spiritisme qui fût pour mon esprit convaincante; le fait est d’ailleurs sans importance, seulement je suis obligé de reconnaître qu’un esprit humain (incarné) peut communiquer avec un autre, quelle que soit la distance, et sans aucune préparation «artificielle» destinée à créer un état sympathique favorable à la transmission.

J’estime que lorsque l’état sympathique existe entre deux esprits, ils peuvent communiquer; autrement ce doit être impossible; et si la sympathie est entretenue par des relations suivies, les deux esprits peuvent continuer à correspondre pendant un temps illimité.

Je vous cite un autre phénomène que tout le monde a pu remarquer: tout d’un coup, une série de pensées ou de sensations nous envahit, et vous êtes obsédé par l’idée qu’autrefois, dans une existence antérieure, vous avez éprouvé ces mêmes sensations et conçu les mêmes idées.

L’hypothèse de l’existence antérieure est très vraisemblable, mais je reste persuadé qu’elle ne constitue pas la solution de ce mystère ardu; je suis convaincu que dans ce cas un étranger très éloigné vous a télégraphié mentalement, et à votre insu, ses pensées et ses sensations; cette transmission s’est arrêtée lorsqu’un courant contraire ou un obstacle quelconque est venu s’interposer et couper le fil de communication. Peut-être croyez-vous que ces idées et ces sensations sont une répétition; dans ce cas, elles ne deviennent une répétition qu’au moment où elles vous sont communiquées. Il est possible que Mr Brown, le «voyant», lise dans le cerveau d’autrui. L’hypothèse contraire est également admissible; en tout cas je sais de source certaine qu’il m’est arrivé de lire dans l’esprit d’autrui; par conséquent, je ne vois pas pourquoi Mr Brown n’en ferait pas autant.

J’ai écrit ce qui précède il y a trois ans, à Heidelberg, et j’ai mis de côté mon manuscrit en me proposant d’y intercaler des exemples de télégraphie mentale à mesure qu’ils se présenteraient à moi.

Pendant ce temps, le «croisement» des lettres est devenu si fréquent qu’il en est presque monotone.

Aussi ai-je mis à profit mes observations relatives à ces «coïncidences»; maintenant, lorsque je suis las d’attendre des nouvelles de quelqu’un, je m’asseois et le force à m’écrire, qu’il le veuille ou non; c’est-à-dire que je lui écris, puis je déchire ma lettre sans la faire partir. Cela suffit amplement et les nouvelles de ce quelqu’un ne tardent pas à m’arriver.

Bien entendu, je suis devenu superstitieux au sujet de ces croisements de lettres. C’est du reste bien naturel! Nous sommes restés un peu de temps à Venise après avoir quitté Heidelberg. Un jour, je descendais le grand canal en gondole, lorsque j’entendis un cri derrière moi; je me retournai pour voir ce qui se passait et j’aperçus une gondole qui suivait la mienne en faisant force de rames. Le gondolier m’invita à m’arrêter. Je stoppai, et le petit bateau vint se ranger auprès du mien. Il y avait dedans une Américaine, fixée à Venise. D’un air très préoccupé, elle me dit:

—Il y a à l’hôtel Britannia, depuis huit jours, un Américain de New-York, et sa femme, qui sont désespérés de n’avoir pas reçu de nouvelles de leur fils dont ils ne savent rien depuis huit mois: la mère en est malade de chagrin, et le père ne peut ni manger ni dormir.

Le fils arrivé à San-Francisco, il y a huit mois, leur a écrit le jour même; c’est tout ce qu’ils en savent. Ses parents sont en Europe depuis ce temps, mais leur voyage s’effectue dans des conditions très tristes, car ils ne font que changer de place, écrire de tous les côtés et à tout le monde pour demander des nouvelles de leur fils; mais le mystère reste aussi obscur. Maintenant le père a renoncé à écrire et veut télégraphier. Il veut câbler à San-Francisco. Il ne l’a jamais fait parce qu’il a peur... il ne sait trop de quoi,—de la mort de son fils, sans doute. Mais il voudrait que quelqu’un lui conseillât de télégraphier; il voudrait que je l’y engageasse. Je ne l’ose pas, car si aucune réponse ne venait, sa femme en mourrait certainement. Alors j’ai couru après vous pour vous prier de m’aider à l’exhorter à la patience et à attendre une semaine ou deux avant de télégraphier. Venez, ne perdons pas de temps. Il y va de la vie de cette pauvre femme.»