«UNE COINCIDENCE REMARQUABLE
»Les coïncidences bizarres servent de thème aux histoires les plus intéressantes et aux études les plus curieuses. Personne ne peut les expliquer, mais chacun les constate lorsqu’elles se sont produites. Celle que je vais relater constitue une des plus frappantes et des plus véridiques qui se soient produites dans cette ville:
»Au moment de la construction d’une des plus belles résidences de Hartford, un peintre de la ville fournit la tapisserie de certaines pièces, et s’engagea en même temps à la poser. On calcula mal les dimensions d’une des pièces, et au dernier moment on se trouva à court d’un rouleau de papier. Le peintre demanda un sursis pour le faire venir de la fabrique; celle-ci répondit qu’il ne lui en restait plus et qu’on avait détruit les planches originales; elle possédait cependant une liste des marchands auxquels elle avait fourni ce papier; en leur écrivant à tous, on finirait par se procurer un rouleau. Cela demanderait une quinzaine de jours, mais on trouverait certainement ce qu’on désirait.
»Au bout de ce temps, arriva une lettre disant qu’à leur grand étonnement il n’existait plus un rouleau de papier. On demanda à la fabrique un nouveau sursis, disant qu’on allait écrire aux clients particuliers de la maison, et que certainement l’un d’eux céderait le rouleau désiré. Mais nouvelle surprise, il fut impossible de se procurer le moindre bout de ce papier. Un grand laps de temps s’était écoulé, et il devenait inutile d’attendre davantage. Le fournisseur s’était engagé à tapisser cette pièce; pour lui, la seule façon de s’en tirer était d’arracher le papier déjà posé et d’en coller un autre. A cet effet, un ouvrier fut envoyé pour ôter le papier; ses outils étaient prêts et il allait se mettre à l’œuvre sous la direction du propriétaire, lorsque celui-ci fut appelé par un domestique. Quelqu’un demandait l’autorisation de visiter la maison et, avant de répondre, le domestique avait cru bon de consulter son maître.
»Cette visite inopinée avait pendant quelques instants interrompu les préparatifs de l’ouvrier peintre. Le propriétaire alla recevoir l’étranger, et consentit à lui faire visiter la maison. Mais il lui demanda la permission de s’arrêter pour donner des ordres à l’ouvrier; chemin faisant, il raconta la singulière aventure du papier. Ils entrèrent ensemble dans la pièce; le premier mot de l’étranger, en apercevant le papier, fut: «Mais, j’ai identiquement le même papier dans une des chambres de ma maison, et il m’en reste un rouleau que je mets bien volontiers à votre disposition.»
»Quelques jours après le mur était tapissé du papier choisi dès le début. Si le propriétaire n’avait pas été chez lui, l’étranger n’aurait pas visité la maison; en tous cas, s’il était venu vingt-quatre heures plus tard, et si on ne lui avait pas raconté l’aventure par le plus grand des hasards, c’en était fait du fameux papier. L’enchaînement de toutes les circonstances est très remarquable, et je puis affirmer sans trop m’avancer que cette histoire ne résulte pas d’un pur hasard.»
Un incident qui m’est arrivé l’autre jour vient de me revenir à l’esprit; je le relate aujourd’hui et le repêche à cette occasion des profondeurs poussiéreuses de mon bureau.
Une dame me posa à brûle pourpoint cette question: «Avez-vous jamais eu une vision à l’état de veille?» J’allais répondre sans hésiter, lorsque les derniers mots de cette question me firent réfléchir en éveillant un doute dans mon esprit. Cette dame ne pouvait pas deviner la portée de ces paroles, qui m’ont peu à peu amené à éclaircir un mystère qui m’avait beaucoup intrigué. Vous allez en juger par vous-même dans quelques instants:
Depuis que la Société anglaise des Recherches psychiques a commencé à s’occuper d’histoires de revenants, de maisons hantées, d’apparitions de vivants et de morts, j’ai lu ces articles avec avidité et une grande régularité. La question que vous pose le plus fréquemment un voyant à l’état de veille est celle-ci: «Pouvez-vous affirmer que vous étiez éveillé à tel moment?» Si la personne interrogée ne peut pas répondre avec assurance, cela suffit pour jeter un doute sur la véracité de son récit. Mais si elle affirme avoir été éveillée, et donne des preuves palpables à l’appui, on accorde généralement une certaine foi à son histoire. Le commun des mortels n’agit pas autrement et c’est d’ailleurs ainsi que je procédais jusqu’au moment où, l’autre jour, cette dame m’a posé la question que je viens de vous soumettre.
Ce point d’interrogation me donna à penser et m’amena à conclure qu’on peut être endormi, ou tout au moins inconscient, pendant un certain temps, sans s’en apercevoir, et sans avoir perçu nettement ce qui s’est passé à ce moment. Un cas mémorable me revient à l’esprit. Il y a un an, je me tenais un matin sous le porche, lorsque je vis un homme s’avancer dans ma direction. C’était un étranger; je comptais bien qu’il sonnerait et entrerait dans la maison sans s’arrêter pour me parler; il lui fallait pour cela passer devant moi par la grande porte; pour éviter qu’il m’adresse la parole je pris moi-même l’air d’un étranger. Cela réussit quelquefois.