Je vis cet homme très nettement au moment où il était à dix pas de la porte et à vingt-cinq de moi, puis subitement il disparut. Je demeurai aussi médusé que si j’avais vu une église s’éclipser en un clin d’œil pour faire place à un terrain vague. J’étais ravi de ce phénomène, car à n’en pas douter, je venais d’assister à une apparition; je l’avais vue de mes propres yeux, vue, et au grand jour. Je me promis d’en rendre compte à la Société. Je courus à l’endroit où j’avais d’abord vu le spectre, puis à l’autre bout du porche et regardai tout autour de moi. J’acquis la certitude absolue que je me trouvais bien en présence d’une apparition. Il ne me restait plus qu’à consigner le fait pendant qu’il était encore frais à ma mémoire. Ravi de ma découverte, je me dirigeai vers la maison. Lorsque je pénétrai dans le vestibule, mon cœur cessa de battre et ma respiration s’arrêta. Je vis l’homme qui m’était apparu, assis sur une chaise, seul, aussi calme et aussi paisible que s’il s’était installé là pour un temps indéfini. L’ébahissement m’empêcha de parler; je me ravisai et lui demandai:
—Etes-vous entré par cette porte?
—Oui.
—Avez-vous ouvert la porte vous-même ou avez-vous sonné?
—J’ai sonné, et le nègre est venu m’ouvrir!
Je pensai en moi-même:—C’est bien étonnant. Il faut à Georges deux minutes pour répondre à la porte lorsqu’il se presse, et je ne l’ai jamais vu se dépêcher. Comment cet homme est-il resté deux minutes à la porte, à sept pas de moi, sans que je l’aperçoive?
Sans la question de la dame:—Avez-vous eu une vision—à l’état de veille? j’aurais cherché jusqu’à ma mort la solution de cette énigme. Tout s’explique maintenant. Evidemment, ce jour-là, j’ai été endormi soixante secondes, ou du moins inconscient sans m’en douter. Dans cet intervalle, l’homme a passé près de moi, sonné, attendu là, puis il est entré et a fermé la porte; je ne l’ai pas vu, pas plus que je n’ai entendu la porte se fermer.
Si, pendant cette minute d’absence mentale, il s’était caché dans la cave (il avait largement le temps de le faire)—j’aurais fait part de cette aventure à la Société des Recherches et, en l’amplifiant, j’aurais crié au miracle; la force déployée par trente bœufs réunis ne m’aurait pas ôté de la tête que j’étais «un privilégié» de ce monde, et que je venais d’avoir ma vision—à l’état de veille.
Et maintenant, comment prouver que j’étais conscient ou non? La chose me paraît impossible et personne n’a encore résolu ce problème.