LE COURRIER AMATEUR

L’époque de notre départ d’Aix-les-Bains pour Genève approchait. De là, nous devions aller à petites journées et par un itinéraire compliqué à Bayreuth, en Bavière. Pour mener une caravane aussi importante que la mienne, il me fallait songer à prendre un courrier, bien entendu.

Mais je perdis du temps. Les jours se passaient et, un beau matin, je me réveillai en constatant que nous étions prêts à partir, mais que je n’avais pas encore de courrier. Je pris alors un parti qui me parut bien un peu téméraire, mais je me sentais d’humeur à ne pas m’arrêter en chemin. Je déclarai que je ferais le premier relais à moi tout seul, et je le fis.

Oui, je conduisis à moi tout seul, d’Aix à Genève, toute la bande,—quatre personnes. Il y avait un peu plus de deux heures de route, et il fallait changer une fois de wagon. Cela se passa sans aucun accident, à part que j’oubliai sur le quai une valise et quelques menus objets,—mais on ne peut pas appeler cela un accident. Du coup, je m’offris à conduire la caravane jusqu’au bout du voyage, à Bayreuth.

Je commis là une «gaffe», bien que la chose parût très faisable à première vue. L’équipée était beaucoup plus compliquée que je ne le pensais. Premièrement, il fallait rallier deux personnes que nous avions, quelques semaines auparavant, laissées dans une pension à Genève, et les amener à notre hôtel. Deuxièmement, je devais signifier aux individus qui ramassent les bagages sur le grand quai d’avoir à porter sept malles à l’hôtel pour en remporter sept autres qu’ils trouveraient empilées sous le hall. Troisièmement, il me fallait découvrir dans quelle partie de l’Europe était Bayreuth, et prendre sept billets de chemin de fer pour cette localité. Quatrièmement, j’avais à envoyer un télégramme à un ami, dans les Pays-Bas. Cinquièmement, comme il était deux heures de l’après-midi, il fallait se dépêcher pour être prêts pour le premier train de nuit, et assurer des places dans le sleeping. Sixièmement, je devais enfin retirer de l’argent à la banque.

A mon avis, les tickets de sleeping étaient la chose la plus importante; j’allai donc à la gare moi-même, pour plus de sûreté; les commissionnaires d’hôtel sont si peu dégourdis en général! Il faisait très chaud, et j’aurais dû prendre une voiture, mais je crus mieux faire en économisant une course, et je partis à pied. Mal m’en prit, car je me perdis et fis trois fois le chemin. Au guichet, on me demanda quel itinéraire je désirais prendre; cela m’embarrassa fort et tout de suite je perdis la tête. Il y avait un tas de monde autour de moi, et je ne connaissais rien aux itinéraires; je ne savais même pas qu’il pût y en avoir deux. Aussi je jugeai préférable de rentrer pour consulter la carte et de retourner à la gare ensuite.

Cette fois, je pris un fiacre, mais en remontant l’escalier de l’hôtel, je me souvins que je n’avais plus de cigares, et je voulus en acheter pendant que j’y pensais. Le bureau de tabac faisait le coin de la rue; ce n’était donc pas la peine de prendre le fiacre pour si peu, et je dis au cocher de m’attendre.

La télégramme me revenant à l’esprit, je le composai dans ma tête en marchant, et du coup j’oubliai mes cigares et mon fiacre. Je comptais envoyer ce télégramme de l’hôtel, mais, réfléchissant que je ne devais pas être loin de la poste, je me décidai à l’y porter moi-même. La poste était bien plus loin que je ne le pensais. Je finis par la dénicher, j’écrivis mon télégramme et le remis au guichet. L’employé, qui avait une tête rébarbative et était un monsieur fort tracassier, me posa en français un tas de questions si déliquescentes que je recommençai à patauger et que je perdis le nord de nouveau. Heureusement, un Anglais qui passait par là m’expliqua que cet employé désirait savoir où envoyer mon télégramme. Cela, je l’ignorais totalement, car il ne s’agissait pas de «mon» télégramme, mais bien d’un télégramme que j’envoyais pour le compte d’un des membres de ma caravane: je m’évertuai à le faire comprendre à ce maudit employé qui ne voulut rien savoir. De guerre lasse je lui déclarai que puisqu’il était aussi bizarre, j’allais revenir et la lui donner, son adresse!