Ici, une lacune dans mes souvenirs: une paix profonde, un calme absolu... et puis la sensation d’une main qui, se posant sur mon épaule, me fit tressaillir d’effroi. L’intrus était un agent de police. D’un seul coup d’œil je mesurai l’impromptu de ce changement de décor. Il y avait autour de moi un attroupement assez respectable, avec cette physionomie satisfaite et béate que prennent les foules lorsqu’elles contemplent un être humain victime d’une fâcheuse aventure. Pendant que mon cheval et mon cocher dormaient, des gamins les avaient enguirlandés (comme moi aussi d’ailleurs) d’ornements criards arrachés aux innombrables mâts pavoisés. C’était un spectacle scandaleux.
L’agent me dit:
—Je regrette beaucoup, mais impossible de vous laisser dormir là toute la journée.
Je fus blessé et répondis d’un air froissé:
—Pardon, je ne dormais pas, je réfléchissais.
—Dans ce cas vous auriez dû commencer par réfléchir au scandale que vous causez! Vous ne voyez donc pas que vous ameutez toute la rue!
La plaisanterie était de mauvais goût, mais fit rire toute la foule. Je savais bien que je ronflais quelquefois la nuit, mais je ne me serais jamais douté que cela pût m’arriver dans la journée et en pleine rue.
L’agent nous débarrassa de nos guirlandes, il eut même l’air de prendre en pitié notre situation et s’efforça de nous traiter avec affabilité; mais il nous déclara que nous ne pouvions rester là davantage; qu’il fallait circuler; sans cela il serait obligé de nous appliquer la taxe. C’était la loi, disait-il; il ajouta, non sans une certaine ironie, que j’avais l’air plutôt abruti et qu’il voudrait bien savoir ce que j’avais...
Je l’arrêtai net en disant que j’espérais bien qu’il était permis de fêter un peu cet anniversaire, surtout quand il vous touchait personnellement.
—Personnellement? demanda-t-il... Comment cela, personnellement?