Un moment après, je rencontrais le portier, qui me dit:
—Vous n’avez pas bien dormi, n’est-ce pas? Vous semblez éreinté. Si vous vouliez un courrier, il en est arrivé un cette nuit qui est libre depuis cinq jours.—Il s’appelle Ludi.—Nous vous le recommandons, ou plutôt c’est le grand hôtel Beau-Rivage qui vous le recommande.
Je refusai froidement. Tout mon courage n’était pas abattu encore, et il me déplaisait de me voir ainsi couper l’herbe sous le pied.—Je partis pour la prison municipale à neuf heures, espérant que le commissaire serait en avance, mais il s’en garda bien. Je ne m’amusai pas précisément en l’attendant. Quoi que je voulusse toucher, ou regarder, ou faire, ou ne pas faire, toujours l’agent de police me disait: «C’est défendu!»—J’essayai, en son honneur, de sortir tout ce que je savais de français, mais il ne s’y prêta pas davantage. On eût dit qu’il lui était particulièrement désagréable d’entendre parler sa propre langue.
Enfin le commissaire arriva, et mit fin à mes ennuis.—Dès qu’il eut réuni la cour suprême—ce qui se fait pour régler tout litige en suspens—disposé tout en ordre, fait placer des factionnaires, invité l’aumônier à réciter la prière, on apporta mon enveloppe décachetée, on l’ouvrit et on ne trouva dedans que quelques photographies.—Cela venait de ce que j’en avais retiré ma lettre de crédit pour la remplacer par lesdites photographies, et que—je m’en souvins tout à coup—j’avais remis la susdite lettre de crédit dans une de mes poches.
Je le prouvai d’ailleurs immédiatement, à la satisfaction générale en fouillant dans ma jaquette et en exhibant la précieuse lettre d’un air plutôt joyeux.
Les membres du tribunal se regardèrent non sans un certain ahurissement, puis me regardèrent, puis se regardèrent de nouveau; finalement on me congédia, en insinuant qu’il était peut-être peu prudent de me laisser en liberté. Ils me demandèrent aussi ma profession. Je répondis que j’étais courrier. Alors ils levèrent les yeux au ciel, avec componction, en disant: «Du lieber Gott!» Après les avoir remerciés en peu de mots, et très poliment, de l’admiration qu’ils me témoignaient, je filai à la banque.
Toutefois, ma qualité de courrier m’obligeant à procéder par ordre, et à faire systématiquement chaque chose en son temps, je brûlai la banque et aiguillai dans la direction des deux membres de la caravane que j’avais laissés la veille dans le pétrin. Je pris un fiacre qui se trouvait flâner par là.
Je ne m’attendais pas à faire de la vitesse, le cheval me paraissait un animal de tout repos, et puis, au fond, un peu de farniente ne me déplaisait pas. On était au plus beau moment de la grande semaine de réjouissances en l’honneur du six centième anniversaire de l’indépendance suisse et de la signature de la Convention. Toutes les rues étaient pavoisées de drapeaux flottant au vent.
Le cheval et le cocher étaient sur pied depuis trois jours et trois nuits et, pendant tout ce temps-là, n’étaient pas plus rentrés l’un dans son écurie que l’autre dans son lit. Ils avaient l’air piteux et éreintés, mais leur mine cadrait assez avec mon état d’âme. Nous finîmes cependant par arriver. J’entrai, je sonnai, et demandai à une femme de chambre de faire vite descendre mes vieux clients. Elle marmotta quelque chose que je ne compris pas: je redescendis et regagnai ma voiture. Cette fille m’avait peut-être dit que ces gens ne logeaient pas à cet étage, et en homme avisé j’aurais dû monter plus haut et sonner d’étage en étage jusqu’à ce que je les aie trouvés; dans ces appartements suisses, en effet, quand on veut dénicher les gens qu’on cherche, il faut s’armer de patience et fureter, le nez en avant, à travers les escaliers.
Je fis le calcul que j’aurais un quart d’heure à attendre mes clients, le quart d’heure représentait le temps moralement nécessaire pour les trois opérations suivantes, inévitables en pareil cas: premièrement, mettre son chapeau, descendre et remonter; deuxièmement, rentrée de la première personne pour chercher «son autre gant»; troisièmement, rentrée de la deuxième personne pour chercher son livre oublié: les Verbes français en un clin d’œil. Je devais donc avoir quinze minutes à flâner et à ne pas me faire de bile.