C’est, ma foi, vrai! Les savants d’un pays n’ont pas de plus sûr moyen pour cacher leur vanité et leur ignorance que de prétendre avoir découvert quelque chose de neuf dans l’espace de dix siècles. Evidemment les peuples, à l’époque où a paru ce livre, se regardaient comme des enfants, et considéraient leurs ancêtres comme les seuls êtres parvenus à l’état de développement complet. Au contraire, nos savants modernes peuvent, sans leur faire injure et sans trop de forfanterie, regarder leurs grands-pères comme des enfants et s’estimer eux-mêmes de parfaits adultes.
Voilà peut-être la transformation la plus radicale que puisse enregistrer l’histoire de l’humanité.
Nous avons assisté, dans l’intervalle d’une ou deux générations, au renversement complet de principes qui, depuis les temps les plus reculés, étaient conservés dans toute leur intégrité. C’est comme si l’homme s’était vu tout à coup créer une seconde fois sur un nouveau modèle: avant, il n’était qu’un chaland bon à flotter sur les canaux d’eau douce; maintenant, le voici devenu le lévrier de l’océan. La transformation du reptile en oiseau n’est pas plus prodigieuse, mais elle exigea plus de temps.
Chose curieuse: lisez entre les lignes écrites par l’auteur que je viens de citer sur Bred Albucasis. Vous aurez l’impression que, tout en cherchant à le glorifier, il s’y reprend à deux fois, et cela parce qu’Albucasis, qui vivait voici seulement 600 ans, était de ce fait entaché de modernisme, on ne pouvait donc pas l’admirer sans courir soi-même un certain risque.
La Phlébotomie et la Vénésection,—termes alors usités pour la saignée—sont d’un usage inconnu aujourd’hui parce que nous avons cessé de croire que le meilleur procédé pour assurer la prospérité d’une banque,—ou la santé du corps,—est d’en gaspiller le capital. Mais au temps de notre auteur, tout médecin portait sur lui un boisseau de lancettes et crevait la peau de tous ses clients pour peu qu’il leur restât un souffle de vie, à chacun, il enlevait d’un seul coup des litres de sang. En lisant ce livre, on en a la chair de poule. On y voit que même les bien portants n’y échappaient pas: douze saignées par an, à un jour spécial de chaque mois et, par-dessus le marché, une purgation complète.
Voulez-vous un échantillon des traitements énergiques du bon vieux temps? Prenons notre auteur dans l’apologie qu’il fait d’un certain docteur Arétée, assassin patenté, au temps d’Homère, ou vers ces environs-là:
«Pour une esquinancie, il fit la Vénésection et laissa le sang couler jusqu’à presque complète défaillance du patient.»
On essaie couramment, de nos jours, de faire passer une migraine. On n’y arrive pas, mais ces petites expériences sont toujours assez amusantes, et relativement inoffensives; généralement, on en sort assez vivant pour pouvoir en parler; c’est un résultat à considérer. Il y a quelques cents ans, on avait aussi une collection de remèdes contre la migraine, mais quant à pouvoir en essayer deux, il ne fallait pas y compter. Du premier coup, on était nettoyé. Ecoutez plutôt:
«Les autopsies de personnes mortes de sérieuses migraines, qu’on peut trouver relatées dans les auteurs, sont trop nombreuses pour prendre place ici. Force nous est donc de résumer quelques-unes des observations les plus curieuses et les plus importantes recueillies à ce sujet par le célèbre Bonetus.»
L’«Observation nº 1» du célèbre Bonetus me semble offrir un échantillon suffisant de ce que, depuis la création du monde jusqu’à la naissance de nos pères, l’espèce humaine avait le courage de supporter à chaque «mal de tête» dont elle se voyait affligée.