«Un certain marchand, âgé de quarante ans environ, que les soucis de la vie avaient rendu profondément hypocondriaque, fut pris, pendant les chaleurs de la canicule, d’un violent mal de tête qui l’obligea bientôt à garder le lit.
«Appelé près de lui, j’ordonnai la vénésection des bras, l’application de sangsues aux narines, au front et aux tempes, ainsi que derrière les oreilles.—Je prescrivis également l’application de ventouses dans le dos, avec scarification.—Mais, malgré toutes ces précautions, il mourut. Si j’avais eu sous la main un chirurgien expert en artériotomie, j’aurais également fait pratiquer cette opération.»
Ayant cherché dans ce même dictionnaire le mot «Artériotomie», j’y trouvai cette définition:
«Ouverture d’une artère en vue d’en tirer le sang.»
Voici donc un pauvre diable saigné aux bras, au front, aux narines, au dos, aux tempes et derrière les oreilles, et avec cela le célèbre Bonetus, ne se déclarant pas satisfait, parlait de lui ouvrir une artère «en vue» d’y introduire....... un siphon, j’imagine.—Et «malgré toutes les précautions il mourut». Est-il une réflexion plus comique pour figurer la déconvenue naïve de ce boucher? A en juger par tous les expédients qu’employa le célèbre Bonetus pour venir à bout d’un mal de tête, il nous est permis de supposer que si son patient avait souffert de l’estomac, il l’aurait tout bonnement étripé?...
Je n’ai cité qu’un «cas», un simple cas de migraine; mais le célèbre Bonetus en donne plus de onze. Sans m’attarder davantage sur ce chapitre, je noterai cette simple coïncidence, c’est que tous ces cas furent mortels. Pas un des patients n’échappa, et pourtant cette sinistre hyène ne nous fait pas grâce du moindre détail, de la plus petite goutte de sang; on dirait qu’il croit vraiment faire œuvre utile et méritoire en perpétuant le principe de ses assassinats!—Ce sont les «observations», assure-t-il—oui, ma foi! je trouve plutôt que ce sont des aveux concluants!!—D’après ce même livre, «la cendre de sabot d’âne délayée dans du lait de femme guérit des engelures». Le temps requis par l’efficacité du remède n’est pas indiqué. On y lit encore: «L’usage constant du lait est néfaste aux dents; il en cause la carie et déchausse les gencives.»—Cependant, de nos jours, les bébés en usent couramment sans aucun préjudice.—L’auteur ajoute qu’il faut se rincer la bouche avec du vin avant de se risquer à boire du lait.—Or, en songeant aux immondes décoctions que les gens de cette époque s’introduisaient dans l’estomac sous forme de médecines, n’est-on pas en droit d’admirer qu’ils aient eu si peur du lait?
Il paraît qu’à cette époque-là on portait déjà des fausses dents. Elles étaient soit en ivoire, soit en os, encastrées dans les alvéoles naturelles et reliées les unes aux autres, ainsi qu’aux dents d’à-côté, par des fils de fer ou de soie. Défense de manger ou de rire avec, car elles se déchaussaient au moindre mouvement. Avec un peu d’entraînement, on pouvait se permettre de sourire sans les perdre. Mais ce n’étaient pas des dents de service, c’étaient des dents de parade.
L’auteur de notre livre assure que «la viande de porc est la plus nutritive de toutes les viandes comestibles». Après l’énumération de différentes denrées, il ajoute: «Toutes ces choses sont très faciles à diréger; le porc l’est autant.»
Voilà un beau mensonge, il me semble. Mais il est passé maître dans l’art d’en faire, et quand il n’en a plus dans son sac, il en emprunte à d’autres compères.
Ainsi, dans un chapitre intitulé «Matières aspirantes», il nous met en présence de Paracelse qui affirme qu’un certain «spécifique» mystérieux a le pouvoir (à une dose indéterminée d’ailleurs) d’attirer à lui (à quelle distance, on n’en sait rien) environ «cent livres de viande». Et il ajoute: «Il est arrivé tout dernièrement qu’un spécifique de cette nature a fait remonter les poumons d’un homme dans sa bouche; le malheureux en mourut étouffé.» Avouez que c’est un peu raide!