»Quant au crapaud, s’il se fait mordre ou piquer dans un combat avec une araignée, un lézard, une vipère ou autre bête venimeuse, il se sert du plantain comme contre-poison. L’araignée, pour combattre le crapaud, use du même stratagème que pour le serpent; elle se pend à la branche d’un arbre par son fil et pique de son dard la tête de son ennemi qui devient enragé, enfle subitement et quelquefois en éclate.
»A l’appui de cette théorie, voici une anecdote qu’Erasme prétend tenir d’un témoin oculaire: Une personne étendue sur le parquet de sa chambre y faisait la sieste par une lourde journée d’été. Un crapaud, sortant d’une touffe de joncs qui garnissaient la cheminée, lui monta sur la figure et s’accroupit sur ses lèvres. Ecraser le crapaud c’était risquer de tuer net le dormeur, insinue l’historien: le laisser là c’était bien dangereux. Après mûre réflexion, on se décida à dénicher une araignée qui avait tendu sa toile au travers d’un carreau. Avec mille précautions, on apporta l’araignée et la vitre à laquelle elle était accrochée et on renversa le tout au-dessus de la tête de l’homme. Aussitôt l’araignée, apercevant son ennemi, se laissa glisser, le perça de son dard et regrimpa bien vite au bout de son fil. Le crapaud se mit à enfler sans quitter sa position. L’araignée revint à la charge sans plus de succès: le crapaud enflait toujours mais ne crevait pas. A la troisième piqûre, le crapaud, retirant ses pattes de la bouche de l’homme, roula raide mort.»
Notre sage éprouve le besoin de faire cette grave remarque: «Ceci s’applique au côté historique de la question.» Puis il passe à une étude des «effets produits par le Poison et des remèdes pour le combattre».
Une des choses les plus curieuses à noter est le double sexe du crapaud et de l’araignée.
Enfin notre sage cite le cas suivant qu’il tient d’un certain Turner:
«Jadis, quand je faisais mes premières armes dans la médecine opératoire, je fus un jour appelé près d’une femme qui avait l’habitude, quand elle descendait à la cave avec sa chandelle, d’y faire la chasse aux araignées; elle mettait le feu à leurs toiles et les grillait avec sa chandelle après les avoir poursuivies.
»En se livrant à ce petit sport attrayant, il arriva qu’un de ces insectes sut vendre sa vie plus chèrement que les centaines d’autres victimes faites par cette femme. Cette araignée, en effet, tomba dans le suif fondu de la chandelle, tout contre la flamme; elle ne put dégluer ses pattes et devint la proie du feu, à la grande joie de son bourreau, qui regardait avec délices la flamme accomplir son œuvre de destruction. Soudain l’araignée éclata avec un crépitement sinistre et lui cracha son venin dans les yeux et sur les lèvres; la femme, jetant sa chandelle, hurla au secours et se crut perdue. Le soir même, ses lèvres enflèrent énormément, et un de ses yeux se boursoufla, sa langue et ses gencives en firent autant, soit que l’appréhension d’avoir reçu du venin dans la bouche, soit que le poison ait impressionné les fibrilles nerveuses du ventricule par l’intermédiaire des mêmes fibrilles de la bouche, cette femme fut prise de vomissements violents. Pour les arrêter, j’ordonnai, dès mon arrivée, un verre de vin d’Espagne chaud et fortement épicé, avec un soupçon de sel d’absinthe, et quelques heures plus tard un bol de thériaque qu’elle rendit aussitôt. Je frictionnai ses lèvres avec une mixture d’huile de scorpion et d’essence de rose; quant à l’ophtalmie, je me demandais si la chaleur du venin, surchauffé par la flamme de la chandelle avant l’explosion de l’insecte, n’avait pas pu à elle seule, tout autant que le venin lui-même, causer ce désordre. Je veux bien que la deuxième hypothèse se trouve suffisamment confirmée par l’exemple que cite M. Boyle, d’une personne aveuglée par une goutte de venin provenant d’une araignée en vie. Quoi qu’il en soit, en présence de la grande tuméfaction des lèvres et d’autres symptômes qui ne pouvaient être attribués vraisemblablement à une simple brûlure, je crus pouvoir conclure à un réel empoisonnement. Je n’osai pas cependant faire pratiquer la saignée au bras (oh! dans le bon vieux temps... eussiez-vous le cou coupé qu’il se serait encore trouvé un médecin pour vous saigner à l’autre extrémité!) mais je lui appliquai très heureusement des sangsues aux tempes, et l’inflammation s’en vit diminuée; ses souffrances furent également calmées par l’injection dans l’œil d’une décoction de graines de coings et de pavots blancs dans de l’eau de rose. Comme l’enflure de ses lèvres augmentait, j’y fis appliquer, dans la nuit, un cataplasme de farine de vesces délayée dans une infusion de feuilles de scordium, et de fleurs de sureau. En même temps, comme ses vomissements s’étaient arrêtés, on lui fit prendre, de distance en distance, une petite potion de carduus Benedictus et de scordium additionnée d’un peu de thériaque. Au moment même où les symptômes inquiétants venaient de céder à cette médication, survint une vieille femme qui, avec l’aplomb ordinaire des gens de son espèce, enleva tous les pansements et garantit la guérison en deux jours. Bien qu’elle y mît en réalité deux semaines tout le mérite de cette cure lui revient. Elle s’était bornée à appliquer des compresses de feuilles de plantain hachées avec des toiles d’araignée, à injecter dans l’œil malade des gouttes de cette drogue, et à en administrer quelques cuillers, deux ou trois fois par jour.»
Ainsi finit cette prodigieuse aventure. Notre sage, avant de passer outre, ne perd pas l’occasion de décocher à son M. Turner cette remarque judicieuse, qu’il écrit en italiques pour lui donner plus de portée:
«Je dois faire observer, au sujet de cette histoire, que le plantain par sa vertu rafraîchissante était plus indiqué que les pansements chauds et les autres remèdes.»
Avouez que le récit semble peu ordinaire de nos jours; il est parfaitement dans la bouche d’un médecin de haut renom qui envisage ce fait comme une découverte précieuse pour la science médicale! Voilà bien des embarras, pendant deux semaines, pour une femme qui s’est échaudé un œil et les lèvres avec le suif de sa chandelle!... La pauvre créature est droguée à fond, saignée, frictionnée, turlupinée dans tous les sens, comme si tout cela pouvait y faire quelque chose; et quand une charitable vieille matrone vient, après tout ce grabuge, apporter à ce cas très banal les soins de son gros bon sens, le savant ignorantin semble rire de son ignorance, dans la sereine inconscience de sa propre nullité. Voilà bien une preuve flagrante de l’encroûtement de la médecine d’autrefois: cette terreur inspirée par les araignées pendant trois mille ans ne s’est dissipée que depuis trente ou quarante ans!...