Comment descendre, comment traverser cette troupe infernale? Les uns, le sabre nu, se plaçaient au devant d'elle; les autres, sans veste, les manches de la chemise relevées, écartaient déjà leurs femmes; c'était le signe précurseur de l'exécution; le danger croissait. Ma mère se disait qu'à la plus légère marque de faiblesse on la jetterait à terre, et que sa chute serait le signal de sa mort; elle m'a raconté qu'elle se mordait les mains et la langue au sang dans l'espoir de s'empêcher de pâlir à force de douleur. Enfin, en jetant les yeux autour d'elle, elle aperçut une poissarde[5], des plus hideuses, qui s'avançait au milieu de la foule. Cette femme portait un nourrisson dans ses bras. Poussée par le Dieu des mères, la fille du traître s'approche de cette mère… (une mère est plus qu'une femme), et lui dit: «Quel joli enfant vous avez là!»—«Prenez-le,» répond la mère, femme du peuple qui comprend tout d'un mot et d'un regard, «vous me le rendrez au bas du perron.»

L'électricité maternelle avait agi sur ces deux cœurs; elle se fit sentir aussi à la foule. Ma mère prend l'enfant, l'embrasse, et s'en sert comme d'égide contre la populace ébahie.

L'homme de la nature reprend ses droits sur l'homme abruti par l'effet d'une maladie sociale; les barbares, soi-disant civilisés, sont vaincus par deux mères. La mienne délivrée, descend dans la cour du palais de justice, la traverse, se dirige vers la place sans être frappée ni même injuriée; elle arrive à la grille, rend l'enfant à celle qui l'a prêté, puis à l'instant toutes deux s'éloignent sans se dire un seul mot; le lieu n'était favorable ni à un remercîment, ni à une explication: elles ne se sont point confié leur secret, elles ne se sont jamais revues: ces deux âmes de mères devaient se retrouver ailleurs.

Mais la jeune femme miraculeusement sauvée ne put sauver son père. Il mourut! Pour couronner sa vie, le vieux guerrier eut le courage de mourir en chrétien: une lettre de lui à son fils atteste cet humble sacrifice, le plus difficile de tous dans un siècle de crimes et de vertus philosophiques: avec la sincérité d'un saint, il écrivait à mon père la veille de sa mort: «Je ne sais comment je me conduirai au dernier moment: il faut y être avant de pouvoir répondre de soi.»

Et c'est cette modestie sublime que les aveugles beaux esprits de l'époque, ont qualifiée de pusillanimité!… mais qui donc l'empêchait de se vanter d'avance, quitte à manquer à sa promesse si la nature venait à trahir sa fierté? Ce qui l'en empêchait, c'est l'amour de la vérité, poussé jusqu'à l'oubli de l'amour-propre; sentiment au-dessus de la portée des petites âmes.

Le général Custine, en allant à l'échafaud, baisa le crucifix qu'il ne quitta qu'au sortir de la fatale charrette. Ce courage religieux ennoblit sa mort autant que le courage militaire avait ennobli sa vie; mais il scandalisa les Brutus parisiens.

Dans sa lettre, il priait encore mon père de réhabiliter sa mémoire.
Naïve et sublime bonne foi d'un soldat, qui pense que l'échafaud de
Robespierre peut entacher une renommée! Quoi de plus touchant que cette
autorité supposée au bourreau par la victime?

La veille de sa mort, mon grand-père revit une dernière fois sa belle-fille; ma mère, en arrivant près de lui, fut surprise de ne plus le trouver dans son cachot, et de le voir bien établi, dans une bonne chambre. «On m'a délogé cette nuit,» dit-il, «pour me faire céder ma place à la Reine; parce que mon premier logement était le plus mauvais de la prison.»

Peu d'années auparavant, il avait perdu, dans un hiver, 300 000 francs au jeu de la Reine, à Versailles; dans ce temps-là, Marie-Antoinette, brillante, enviée, eût regardé comme un visionnaire, celui qui lui aurait montré la Conciergerie, en lui disant que ce serait son dernier asile. Mon grand-père, qui l'avait adorée comme toute la cour, ne pouvait penser, sans attendrissement, au sort de cette fille de Marie-Thérèse; il s'oubliait lui-même en voyant les revers de fortune de cette femme, si fière avec les grands de sa cour, si affable avec ses inférieurs; et il ne pouvait s'étonner assez de la singularité de leur rencontre au pied de l'échafaud.

Durant le procès du général Custine, mon père avait écrit et fait imprimer une défense modérée, mais franche, de la conduite politique et militaire de son père. Cette défense qu'il avait fait placarder sur les murs de Paris, fut inutile; elle ne fit qu'attirer sur l'auteur la haine de Robespierre et du parti de la Montagne, déjà fort irrité contre lui à cause de ses liaisons avec tous les hommes généreux et raisonnables de ce temps-là. Dès lors sa perte fut jurée; peu de temps après la mort de son père, il fut mis en prison. À cette époque, la terreur avait fait de rapides progrès en France; être arrêté, c'était être condamné; on n'était plus jugé que pour la forme.