Je vous ai dit que mon père était condamné et qu'il devait subir sa sentence le lendemain: il était âgé de vingt-quatre ans. Sa femme, Delphine de Sabran, était l'une des plus charmantes personnes de ce temps-là. Le dévouement qu'elle avait montré quelques mois auparavant au général, son beau-père, lui assurait dès lors une place glorieuse dans les annales d'une révolution où l'héroïsme des femmes a bien souvent racheté l'horreur qu'inspiraient à trop juste titre le fanatisme et la férocité des hommes.

Ma mère s'approcha de mon père avec calme, l'embrassa en silence et s'assit pendant trois heures auprès de lui. Durant ce temps, pas un reproche ne fut exprimé: la mort était là. Le sentiment trop généreux peut-être qui avait amené cette catastrophe était pardonné, pas un regret ne fut avoué: le malheureux avait besoin de toutes ses forces pour couronner son sacrifice. Peu de paroles furent échangées entre le condamné et sa femme; mon nom seul fut prononcé plusieurs fois, et ce nom leur brisa le cœur… Mon père demanda grâce… ma mère ne parla plus de moi.

Dans ces temps héroïques, la mort était un spectacle où les victimes mettaient leur honneur à ne pas fléchir devant les bourreaux; ma pauvre mère respecta dans le cœur de mon père si jeune, si beau, si plein d'âme, d'esprit, et naguère encore si heureux, le besoin de conserver tout son courage pour le lendemain; cette dernière épreuve d'un caractère noble était devenue alors le premier des devoirs même aux yeux d'une femme naturellement timide. Tant il est vrai que le sublime est toujours à la portée des âmes sincères! Nulle femme n'était plus vraie que ma mère; aussi personne n'eut plus d'énergie dans les grandes circonstances. Minuit approchait; craignant de se trouver mal, elle allait se lever et se retirer.

Le condamné l'avait reçue dans une salle qui servait d'entrée à plusieurs chambres de la prison. Cette salle commune était assez grande, basse et obscure; tous deux s'étaient assis près d'une table sur laquelle brûlait une chandelle: un côté de la salle était vitré et derrière les vitres on entrevoyait la figure des gardiens.

Tout à coup on entend ouvrir une petite porte, jusqu'alors inaperçue; un homme sort, une lanterne sourde à la main: cet homme, bizarrement costumé, était un prisonnier qui allait en visiter un autre. Il avait pour vêtement une petite robe de chambre ou plutôt une espèce de camisole un peu longue, bordée de peau de cygne, et dont le nom même était ridicule; des caleçons blancs, des bas et un grand bonnet de coton en pointe orné d'une énorme fontange couleur de feu, complétait son ajustement: il s'avançait dans la chambre, lentement, à petits pas, glissant comme les courtisans de Louis XV glissaient sans lever les pieds, lorsqu'ils traversaient la galerie de Versailles.

Quand la figure fut arrivée tout près des deux époux, elle les regarda un instant sans dire mot, et continua son chemin; ils virent alors que ce vieillard avait du rouge.

Cette apparition, contemplée en silence par les deux jeunes gens, les surprit au milieu de leur désespoir féroce; et sans songer que le rouge n'était pas mis là pour farder un visage flétri, mais qu'il était destiné peut-être à empêcher un homme de cœur de pâlir devant l'échafaud du lendemain, ils partent ensemble d'un éclat de rire terrible: l'électricité nerveuse triompha un moment de la douleur de l'âme.

L'effort qu'ils faisaient depuis longtemps pour se cacher leurs pensées, avait irrité les fibres de leur cerveau; ils furent surpris sans défense par le sentiment du ridicule, la seule émotion sans doute à laquelle ils ne s'étaient point préparés; ainsi malgré leurs efforts, ou plutôt à cause de leurs efforts pour rester calmes, ils s'abandonnèrent à des rires désordonnés et qui dégénérèrent bientôt en spasmes effrayants. Les gardiens, que leur expérience révolutionnaire éclairait sur ce phénomène du rire sardonique, eurent pitié de ma mère plus que dans une autre occasion, quatre ans avant cette époque, la populace de Paris, moins expérimentée, n'avait eu pitié de la fille de M. Berthier.

Ces hommes entrèrent dans la salle, et emportèrent ma mère pendant une crise nerveuse qui se manifestait par des accès de rire toujours renouvelés, tandis que mon père resta seul livré aux mêmes convulsions.

Telle fut la dernière entrevue des deux époux, et tels furent les premiers récits dont on berça mon enfance.