Mesdames d'Aiguillon et de Lameth avaient beaucoup d'énergie; madame de Beauharnais montrait un découragement qui faisait rougir ses compagnes d'infortune. Avec l'insouciance d'une créole, elle était pusillanime et inquiète à l'excès; les autres savaient se résigner, elle espérait toujours; elle passait sa vie à tirer les cartes en cachette et à pleurer devant tout le monde, au grand scandale de ses compagnes. Mais elle était naturellement gracieuse; et la grâce ne nous sert-elle pas à nous passer de tout ce qui nous manque? Sa tournure, ses manières, son parler surtout avaient un charme particulier: mais, il faut le dire, elle n'était ni magnanime ni franche: les autres prisonnières la plaignaient, en déplorant son peu de courage; car toutes victimes qu'elles étaient de la République, elles restaient républicaines par caractère: je parle de mesdames de Lameth et d'Aiguillon; ma mère n'était que femme, mais avec tant de grandeur d'âme que chaque sacrifice était pour elle un exemple qui lui donnait une sorte d'émulation noble, et l'élevait tout d'abord au niveau des actions inspirées par les sentiments mêmes qu'elle ne partageait pas.

Il avait fallu des combinaisons uniques dans l'histoire pour former une femme telle que ma mère; on ne retrouvera jamais le mélange de grandeur d'âme, et de sociabilité produit en elle par l'élégance et le bon goût des conversations qu'on entendait dans le salon de sa mère, dans celui de madame de Polignac, et par les vertus surnaturelles qu'on acquérait sur les marches de l'échafaud de Robespierre, quand on avait du cœur. Tout le charme de l'esprit français du bon temps, tout le sublime des caractères antiques se retrouvaient en ma mère, qui avait la physionomie et le teint des blondes têtes de Greuze avec un profil grec.

Quand il fallut manger à la gamelle, à des tables de plus de trente prisonniers de tous rangs, ma mère, qui de sa nature était la personne du monde la plus dégoûtée, ne s'aperçut même pas de cette aggravation de peine introduite dans le régime de la prison à l'époque de la plus grande terreur. Les maux physiques ne l'atteignaient plus. Je ne lui ai jamais vu que des chagrins; ses maladies étaient des effets et la cause venait de l'âme.

On a beaucoup écrit sur les singularités de la vie des prisons à cette époque; si ma mère avait laissé des Mémoires, ils auraient révélé au public une foule de détails encore ignorés. Dans la prison des Carmes, les hommes étaient séparés des femmes. Quatorze femmes avaient leurs lits dans une des salles de l'ancien couvent; parmi ces dames se trouvait une Anglaise fort âgée, sourde et presque aveugle. On n'a jamais pu lui faire comprendre pourquoi elle était là: elle s'adressait à tout le monde pour le savoir: le bourreau a répondu à sa dernière question.

J'ai lu dans les Mémoires du temps la mort toute semblable d'une vieille dame traînée de la province à Paris. Les mêmes iniquités se répétaient; la férocité ne varie guère dans ses effets, pas plus que dans ses causes. La lutte entre le bien et le mal soutient l'intérêt du drame de la vie; mais quand le triomphe du crime est assuré, la monotonie rend l'existence accablante, et l'ennui ouvre la porte de l'enfer. Le Dante nous peint, dans un des cercles de ses damnés, l'état des âmes perdues, mais dont les corps mus par un démon qui s'en est emparé, paraissent encore vivants sur la terre. C'est le plus énergique et en même temps le plus philosophique emblème qu'on ait jamais imaginé pour montrer les résultats du crime et le triomphe du mauvais principe dans le cœur de l'homme.

Dans la même chambrée était la femme d'un farceur qui montrait les marionnettes; tous deux avaient été arrêtés, disaient-ils, parce que leur polichinelle était trop aristocrate, et qu'il se moquait du père Duchêne en plein boulevard.

La femme avait une extrême vénération pour les grandeurs déchues, et, grâce à ce respect, les nobles prisonnières retrouvaient sous les verrous les égards dont elles avaient été entourées naguère dans leur propre maison.

La femme du peuple les servait pour le seul plaisir de leur être agréable; elle faisait leur chambre, leur lit; elle leur rendait gratuitement toutes sortes de soins, et n'approchait de leurs personnes qu'avec les témoignages du plus profond respect; au point que les prisonnières, ayant déjà perdu l'habitude de cette politesse d'autrefois, crurent pendant quelque temps qu'elle se moquait; mais la pauvre femme périt tout de bon avec son mari, et, en prenant congé de ses illustres compagnes, qu'elle croyait ne précéder que de peu de jours sur l'échafaud, elle n'oublia pas un seul instant d'user de toutes les formules d'obéissance surannée qu'elle aurait pu employer autrefois pour leur demander une grâce. À l'entendre parler avec tant de cérémonie, on aurait pu se croire dans un château féodal, chez une châtelaine entichée de l'étiquette des cours. À cette époque ce n'était qu'en prison qu'une citoyenne française pouvait se permettre tant d'audacieuse humilité; la malheureuse ne craignait plus de se faire arrêter. Il y avait quelque chose de touchant dans le contraste que le langage de cette femme, commune d'ailleurs, faisait avec le ton et les paroles des geôliers, qui croyaient se relever par leur brutalité. Les prisonniers se réunissaient à certaines heures dans une espèce de jardin; là tout le monde se promenait ensemble, et les hommes jouaient aux barres.

C'était ordinairement pendant ces moments de récréation que le tribunal révolutionnaire envoyait chercher les victimes. Si celle qu'on appelait était un homme, et si cet homme était du jeu, il disait un simple adieu à ses amis; puis la partie continuait!!! Si c'était une femme, elle faisait également ses adieux; et son départ ne troublait pas davantage les divertissements de ceux et de celles qui lui survivaient. Cette prison était la terre en miniature, et Robespierre en était le dieu. Rien ne ressemble à l'enfer comme cette caricature de la Providence.

Le même glaive était suspendu sur toutes les têtes, et l'homme épargné une fois ne pensait pas survivre plus d'un jour à celui qu'il voyait partir devant lui. D'ailleurs, à cette époque de délire, les mœurs des opprimés paraissaient tout aussi hors de nature que l'étaient celles des oppresseurs.