«C'est possible,» dit à la fin ma mère, «vous devez vous y connaître mieux que moi; tout ce que je puis vous dire c'est que je n'ai jamais rien fait venir d'Angleterre; si ce soulier est anglais, il n'est donc pas à moi.»

On l'essaie; il va au pied. «Quel est ton cordonnier?» demande le président. Ma mère le nomme: c'était le cordonnier à la mode au commencement de la Révolution; il travaillait à cette époque pour toutes les jeunes femmes de la cour.

«Un mauvais patriote,» répond le président bossu et jaloux.

«Un bon cordonnier,» dit ma mère.

«Nous voulions le mettre en prison,» réplique le président avec aigreur; «mais il s'est caché, l'aristocrate, sa mauvaise conscience l'avait bien averti. Sais-tu où il est à présent?»

«Non,» répond ma mère, «d'ailleurs je le saurais que je ne vous le dirais pas.»

Ses réponses courageuses et qui contrastaient avec son air timide, l'ironie de ses pensées, qui perçait malgré elle sous la modération obligée de ses paroles, l'espèce de taquinerie involontaire à laquelle l'excitaient ces scènes burlesques et tragiques à la fois, sa beauté ravissante, la finesse de ses traits, son profil parfait, son deuil, sa jeunesse, l'éclat de son teint, la magie de ses cheveux blonds dorés, l'expression particulière de son regard, sa physionomie à la fois passionnée, mélancolique, résignée et mutine, son air noble malgré elle, ses manières élégantes et dont la facilité faisait rougir des hommes embarrassés dans leur grossièreté naturelle et affectée, sa fierté modeste, sa renommée déjà nationale, l'autorité du malheur, l'incomparable accent de sa voix argentine, de cette voix à la fois touchante et sonore, sa manière de prononcer le français si nette et pourtant si douce, le don de la popularité qu'elle possédait à un haut degré sans aucune nuance de lâche complaisance, l'instinct de la femme enfin, ce désir constant de plaire qui réussit toujours quand il est inné et par conséquent naturel: tout en elle contribuait à lui gagner le cœur de ses juges, quelque cruels qu'ils fussent. Aussi tous lui étaient-ils devenus favorables, excepté le petit bossu: cette rancune obstinée d'une créature disgraciée par la nature me paraît un trait de lumière jeté sur le cœur humain.

Ma mère avait un talent remarquable pour la peinture, elle possédait surtout le don de la ressemblance et le sentiment du pittoresque. Dans les moments de silence elle se mit à crayonner les personnages qui l'entouraient et elle fit en quelques traits une charmante esquisse du terrible tableau dont elle était la figure principale. J'ai vu ce dessin conservé longtemps chez nous, il s'est perdu dans un déménagement.

Un maître maçon nommé Jérôme, l'un des plus ardents jacobins de ce temps-là, et qui faisait partie des membres du tout-puissant comité de notre section, était présent à la scène: il lui enleva son dessin pour le faire passer de main en main; chacun se reconnut, et tous s'égayèrent aux dépens du président qu'on voyait monté sur sa chaise pour se grandir et pour montrer à tous les yeux d'un air grotesquement triomphant le soulier accusateur; la bosse dissimulée avec une indulgence affectée ne paraissait qu'autant qu'il le fallait pour rendre hommage à la vérité.

Cette modération de la part du peintre qui était aussi la victime, fit plus d'effet sur l'assemblée que n'en aurait produit une caricature: je note ce dernier trait parce qu'il me paraît caractériser essentiellement la délicatesse de l'esprit français de ce temps-là, dans quelque classe qu'on l'observe. Ces hommes avaient été élevés sous l'ancien régime, époque de l'élégance française par excellence. Leurs petits-enfants ont peut-être plus de raison; mais ils ont moins de goût et de finesse.