À la vérité, depuis que nous sommes embarqués le temps n'a pas cessé d'être admirable…
Près de quitter Travemünde, au plus fort de mes angoisses et comme on allait lever l'ancre je vis arriver sur le bâtiment où j'étais venu m'établir d'avance, un homme âgé, très-gros: il se soutenait avec peine sur ses deux jambes énormément enflées; sa tête bien posée entre ses larges épaules me parut noble, c'était le portrait de Louis XVI. J'appris bientôt qu'il était russe, descendant des conquérants Varègues et par conséquent de la plus ancienne noblesse; il s'appelait le prince K***.
En le voyant se traîner péniblement vers un tabouret, et s'appuyer sur le bras de son secrétaire, j'avais pensé d'abord: voilà un triste compagnon de voyage; mais en l'entendant nommer, je me rappelai que je le connaissais de réputation depuis longtemps et je me reprochai l'incorrigible manie de juger sur l'apparence.
À peine assis, ce vieillard à la physionomie ouverte, au regard fin, quoique noble et sincère, m'apostrophe par mon nom. Interpellé si brusquement je me lève avec surprise, mais sans répondre: le prince continue de ce ton de grand seigneur, dont la simplicité parfaite exclut toute cérémonie à force de vraie politesse.
«Vous qui avez vu à peu près l'Europe entière, me dit-il; vous serez de mon avis, j'en suis sûr.
—Sur quoi, prince?
—Sur l'Angleterre. Je disais au prince *** que voici (en m'indiquant du doigt, sans autre présentation, l'homme avec lequel il causait), qu'il n'y a pas de noblesse chez les Anglais. Ils ont des titres et des charges; mais l'idée que nous attachons à la vraie noblesse, à celle qui ne peut ni se donner, ni s'acheter, leur est étrangère. Un souverain peut faire des princes; l'éducation, les circonstances, le génie, la vertu, peuvent faire des héros; rien de tout cela ne saurait produire un gentilhomme.
—Prince, répliquai-je, la noblesse, comme on l'entendait autrefois en France, et comme nous l'entendons vous et moi ce me semble aujourd'hui, est devenue une fiction et l'a toujours été peut-être. Vous me rappelez le mot de M. de Lauraguais, qui disait, en revenant d'une assemblée de maréchaux de France: «Nous étions douze ducs et pairs; mais il n'y avait que moi de gentilhomme.»
—Il disait vrai, reprit le prince. Sur le continent, le gentilhomme seul est regardé comme noble, parce que, dans les pays où la noblesse est encore quelque chose, elle tient au sang et non à la fortune, à la faveur, au talent, aux emplois; c'est le produit de l'histoire; et, de même qu'en physique, l'époque de la formation de certains métaux paraît être passée, de même, en politique, la période de la création des familles nobles est finie. Voilà ce que les Anglais ne veulent pas comprendre.
—Il est certain, répliquai-je, que tout en conservant l'orgueil de la féodalité, ils ont perdu le sens des institutions féodales. En Angleterre, la chevalerie a été subjuguée par l'industrie, qui a bien consenti de se loger dans une constitution baronniale; mais à condition que les anciens priviléges attribués aux noms fussent mis à portée des familles nouvelles. Par cette révolution sociale, résultat d'une suite de révolutions politiques, les droits héréditaires n'étant plus attachés aux races, se sont trouvés transférés aux personnes, aux emplois et aux terres. Jadis le guerrier ennoblissait le sol qu'il avait conquis, aujourd'hui c'est la possession de la terre qui constitue le seigneur; et ce qu'on appelle la noblesse en Angleterre, me fait l'effet d'un habit doré dont tout homme peut se revêtir, pourvu qu'il soit assez riche pour le payer. Cette aristocratie de l'argent est très-différente, sans doute, de l'aristocratie du sang; le rang acheté dénote l'intelligence et l'activité de l'homme, le rang hérité atteste la faveur de la Providence. La confusion des idées sur les deux aristocraties, celle de l'argent et celle de la naissance, est telle en Angleterre, que les descendants d'une famille historique, s'ils sont pauvres et sans titre, vous disent: nous ne sommes pas nobles; tandis que Milord ***, petit-fils d'un tailleur, fait, en sa qualité de membre de la chambre des pairs, partie de la haute aristocratie du pays. Ajoutez à cette bizarrerie les substitutions de noms transmis par les femmes, et vous tomberez dans une confusion dont les étrangers ne peuvent se tirer[7].