«L'Empereur se fit expliquer d'abord par moi, et depuis par bien d'autres, ce que c'était que cette distinction qui valait à son médecin le titre de sir et à la femme du sir, celui de lady; mais malgré sa perspicacité qui était grande, il est mort sans avoir pu comprendre nos explications, ni la valeur de la nouvelle dignité conférée à son docteur. Il m'en a encore parlé dix ans plus tard à Pétersbourg.

«L'ignorance de l'Empereur Alexandre, répondis-je, est justifiée par celle de bien d'autres hommes d'esprit, à commencer par la plupart des romanciers étrangers qui veulent mettre en scène des personnes de la société anglaise.»

Cette histoire contée avec une élégance de ton, une grâce de manières, une simplicité de gestes, une expression de physionomie, un son de voix qui ajoutent de la finesse aux moindres paroles, en décelant plus d'esprit que celui qui parle ne semble en vouloir montrer, nous mit tous de bonne humeur et servit de prélude à une conversation qui dura plusieurs heures.

Nous passâmes en revue la plupart des choses et des personnes remarquables de ce monde et surtout de ce siècle: je recueillis une foule d'anecdotes, de portraits, de définitions, d'aperçus fins qui jaillissaient involontairement du fond de l'entretien et de l'esprit naturel et cultivé du prince K***; ce plaisir rare et délicat me fit rougir du premier jugement que j'avais porté sur lui en voyant arriver un vieux goutteux dans notre vaisseau. Jamais heures ne passèrent plus vite que ce temps presqu'uniquement employé par moi à écouter. J'étais instruit autant qu'amusé.

Le ton du grand monde en Russie est une politesse facile dont le secret s'est à peu près perdu chez nous. Il n'y eut pas jusqu'au secrétaire du prince K*** qui, quoique Français, ne me parût réservé, modeste, exempt de vanité et dès lors supérieur aux soucis de l'amour-propre, aux mécomptes de la vanité.

Si c'est là ce qu'on gagne à vivre sous le despotisme, vive la Russie[9]. Comment les manières élégantes pourraient-elles subsister dans un pays où l'on ne respecte rien, puisque le bon ton n'est que le discernement dans les témoignages du respect? Recommençons à montrer du respect pour ce qui a droit à notre déférence; nous redeviendrons naturellement et pour ainsi dire involontairement polis.

Malgré la réserve que je mettais dans mes réponses au prince K***, l'ancien diplomate fut bientôt frappé de la direction de mes idées: «Vous n'êtes ni de votre pays, ni de votre temps, me dit-il; vous êtes l'ennemi de la parole comme levier politique.

—C'est vrai, lui répliquai-je, tout autre moyen de découvrir la valeur des hommes, me paraîtrait préférable à la parole publique dans un pays où l'amour-propre est aussi facile à éveiller qu'il l'est dans le mien. Je ne crois pas qu'il se trouve en France beaucoup d'hommes d'un caractère assez ferme pour ne pas sacrifier leurs opinions les plus chères au désir de faire dire qu'ils ont débité un beau discours.

—Cependant, reprit le prince russe libéral, tout est dans la parole: l'homme tout entier et quelque chose de supérieur à lui-même se révèle dans le discours: la parole est divine!

—Je le crois comme vous, répliquai-je, et voilà pourquoi je crains de la voir prostituer.