Je ne me fatiguerai pas inutilement la mémoire à vous reproduire les formes d'un dialogue devenu trop peu sincère pour qu'il pût ajouter au fond des idées par l'expression. Plus tard, le prince profita d'un moment de solitude pour achever de me développer son opinion sur le caractère des hommes et des institutions de son pays. Voici à peu près ce que j'ai retenu de ses déductions:
«La Russie est à peine aujourd'hui à quatre cents ans de l'invasion des barbares; tandis que l'Occident a subi la même crise depuis quatorze siècles: une civilisation de mille ans plus ancienne met une distance incommensurable entre les mœurs des nations.
«Bien des siècles avant l'irruption des Mongols, les Scandinaves envoyèrent aux Slaves, alors tout à fait sauvages, des chefs qui régnèrent à Novgorod la grande, et à Kiew, sous le nom de Varègues; ces héros étrangers venus avec une troupe peu nombreuse, sont les premiers princes des Russes, et leurs compagnons sont la souche de la noblesse la plus ancienne du pays. Les princes Varègues, espèce de demi-dieux, ont policé cette nation alors nomade. Dans le même temps, les empereurs et les patriarches de Constantinople lui donnaient le goût de leurs arts et de leur luxe. Telle fut, si vous me passez l'expression, la première couche de civilisation qui s'est abîmée sous les pieds des Tatars, lors de l'arrivée de ces nouveaux conquérants en Russie.
«De grandes figures de saints et de saintes qui sont les législateurs des peuples chrétiens, brillent dans les temps fabuleux de la Russie. Des princes puissants par leurs féroces vertus ennoblissent la première époque des annales slaves. Leurs noms traversent cette profonde obscurité comme des étoiles percent les nuages pendant une nuit orageuse. Or, le seul son de ces noms bizarres réveille l'imagination et fait appel à la curiosité. Rurick, Oleg, la reine Olga, saint Wladimir, Swiatopolk, Monomaque, sont des personnages dont le caractère ne ressemble pas plus que le nom à celui de nos grands hommes de l'occident.
«Ils n'ont rien de chevaleresque, ce sont des rois bibliques: la nation qu'ils ont rendue glorieuse est restée voisine de l'Asie; ignorant nos idées romantiques, elle a conservé ses mœurs patriarcales.
«Les Russes n'ont point été formés à cette brillante école de la bonne foi dont l'Europe chevaleresque a su si bien profiter que le mot honneur fut longtemps synonyme de fidélité à la parole; et que la parole d'honneur est encore une chose sacrée, même en France où l'on a oublié tant de choses! La noble influence des Chevaliers croisés s'est arrêtée en Pologne avec celle du catholicisme; les Russes sont guerriers, mais pour conquérir; ils se battent par obéissance et par avidité: les Chevaliers Polonais guerroyaient par pur amour de la gloire; ainsi quoique dans l'origine ces deux nations sorties de la même souche eussent entre elles de grandes affinités, le résultat de l'histoire, qui est l'éducation des peuples, les a séparées si profondément qu'il faudra plus de siècles à la politique russe pour les confondre de nouveau, qu'il n'en a fallu à la religion et à la société pour les diviser.
«Tandis que l'Europe respirait à peine des efforts qu'elle avait faits pendant des siècles pour arracher le tombeau de Jésus-Christ aux mécréants, les Russes payaient tribut aux Mahométans sous Usbeck et continuaient cependant à recevoir de l'empire grec, selon leur première habitude, ses arts, ses mœurs, ses sciences, sa religion, sa politique avec ses traditions d'astuce et de fraude, et son aversion pour les croisés latins. Si vous réfléchissez à toutes ces données religieuses, civiles et politiques, vous ne vous étonnerez plus du peu de fond qu'on peut faire sur la parole d'un Russe (c'est le prince russe qui parle), ni de l'esprit de ruse qui s'accorde avec la fausse culture byzantine et qui préside même à la vie sociale sous l'empire des czars, heureux successeurs des lieutenants de Bati.
«Le despotisme complet, tel qu'il règne chez nous, s'est fondé au moment où le servage s'abolissait dans le reste de l'Europe. Depuis l'invasion des Mongols, les Slaves, jusqu'alors l'un des peuples les plus libres du monde, sont devenus esclaves des vainqueurs d'abord, et ensuite de leurs propres princes. Le servage s'établit alors chez aux non-seulement comme un fait, mais comme une loi constitutive de la société. Il a dégradé la parole humaine en Russie, au point qu'elle n'y est plus considérée que comme un piége: notre gouvernement vit de mensonge, car la vérité fait peur au tyran comme à l'esclave. Aussi quelque peu qu'on parle en Russie, y parle-t-on encore trop, puisque dans ce pays tout discours est l'expression d'une hypocrisie religieuse ou politique.
«L'autocratie, qui n'est qu'une démocratie idolâtre, produit le nivellement tout comme la démocratie absolue le produit dans les républiques simples.
«Nos autocrates ont fait jadis à leurs dépens l'apprentissage de la tyrannie. Les grands princes[10] russes, forcés de pressurer leurs peuples au profit des Tatars, traînés souvent eux-mêmes en esclavage jusqu'au fond de l'Asie, mandés à la horde pour un caprice, ne régnant qu'à condition qu'ils serviraient d'instruments dociles à l'oppression, détrônés aussitôt qu'ils cessaient d'obéir, instruits au despotisme par la servitude; ont familiarisé leurs peuples avec les violences de la conquête qu'ils subissaient personnellement[11]: voilà comment, par la suite des temps, les princes et la nation se sont mutuellement pervertis.