Ces confidences m'ont fait réfléchir, et mes réflexions m'ont fait peur.

Il y a autant d'avenir et peut-être plus dans ce pays longtemps compté pour rien par nos penseurs modernes, tant il leur paraissait arriéré, qu'il y en a dans les sociétés anglaises implantées sur le sol de l'Amérique et trop vantées par des philosophes dont les systèmes ont enfanté notre démocratie actuelle, avec tous ses abus.

Si l'esprit militaire qui règne en Russie n'a rien produit de semblable à notre religion de l'honneur, ce n'est pas à dire que la nation ait moins de force parce que ses soldats sont moins brillants que les nôtres; l'honneur est une divinité humaine; mais dans la vie pratique le devoir vaut l'honneur et plus que l'honneur; c'est moins éclatant, c'est plus soutenu, plus fort. Il ne sortira point de là des héros du Tasse ou de l'Arioste; mais des personnages dignes d'inspirer un autre Homère, un autre Dante, peuvent renaître des ruines d'une seconde Ilion attaquée par un autre Achille, par un homme qui, comme guerrier, valait à lui seul tous les héros de l'Iliade.

Mon opinion est que l'empire du monde est dévolu désormais non pas aux peuples turbulents, mais aux peuples patients[12]: l'Europe éclairée comme elle l'est ne peut plus être soumise qu'à la force réelle: or la force réelle des nations, c'est l'obéissance au pouvoir qui les commande, comme celle des armées est la discipline. Dorénavant, le mensonge nuira surtout à ceux qui l'emploieront; la vérité redevient un moyen d'influence nouveau, tant l'oubli lui a rendu de jeunesse et de puissance.

Lorsque notre démocratie cosmopolite, portant ses derniers fruits, aura fait de la guerre une chose odieuse à des populations entières, lorsque les nations, soi-disant les plus civilisées de la terre, auront achevé de s'énerver dans leurs débauches politiques, et que de chute en chute elles seront tombées dans le sommeil au dedans et dans le mépris au dehors, toute alliance étant reconnue impossible avec ces sociétés évanouies dans l'égoïsme, les écluses du Nord se lèveront de nouveau sur nous, alors nous subirons une dernière invasion non plus de barbares ignorants, mais de maîtres rusés, éclairés, plus éclairés que nous, car ils auront appris de nos propres excès comment on peut et l'on doit nous gouverner.

Ce n'est pas pour rien que la Providence amoncelle tant de forces inactives à l'orient de l'Europe. Un jour le géant endormi se lèvera, et la force mettra fin au règne de la parole. En vain alors, l'égalité éperdue rappellera la vieille aristocratie au secours de la liberté; l'arme ressaisie trop tard, portée par des mains trop longtemps inactives, sera devenue impuissante. La société périra pour s'être fiée à des mots vides de sens ou contradictoires; alors les trompeurs échos de l'opinion, les journaux, voulant à tout prix conserver des lecteurs, pousseront au bouleversement, ne fût-ce qu'afin d'avoir quelque chose à raconter pendant un mois de plus. Ils tueront la société pour vivre de son cadavre.

Les ténèbres renaissent de la multiplicité des lumières, l'éblouissement est une cécité momentanée.

L'Allemagne, avec ses gouvernements éclairés, avec ses peuples bons et sages, pouvait refonder en Europe une aristocratie tutélaire, mais ces gouvernements se sont séparés de leurs sujets: le roi de Prusse, devenu la sentinelle avancée de la Russie[13], a fait de ses soldats des révolutionnaires muets et patients, au lieu d'avoir mis à profit leur bon esprit pour en faire les défenseurs naturels de la vieille Europe, du seul coin de la terre où, jusqu'à ce jour, la liberté raisonnable ait trouvé un asile. En Allemagne on pourrait encore conjurer l'orage; en France, en Angleterre, en Espagne, nous ne pouvons déjà plus qu'attendre la foudre.

Un retour à l'unité religieuse sauverait l'Europe. Mais cette unité, qui la fera reconnaître, qui la fera respecter, par quels nouveaux miracles s'imposera-t-elle au monde insouciant qui la méconnaît? sur quelle autorité s'appuiera-t-elle? c'est le secret de Dieu. L'esprit de l'homme pose les problèmes; l'action divine, c'est-à-dire le temps, les résout.

À ce propos une crainte amère m'est inspirée pour mon pays. Quand le monde, fatigué des demi-mesures, aura fait un pas vers la vérité, quand la religion sera reconnue pour l'affaire importante, unique des sociétés émues non plus pour des intérêts périssables, mais pour les seuls biens réels, c'est-à-dire éternels, Paris, le frivole Paris élevé si haut sous le règne d'une philosophie sceptique, Paris, la folle capitale de l'indifférence et du cynisme, conservera-t-il sa suprématie parmi des générations enseignées par la crainte, sanctifiées par le malheur désabusées par l'expérience et mûries par la méditation?