«Il existait une ancienne coutume, d'après laquelle, dans les processions solennelles, le patriarche de Moscou faisait marcher à ses côtés les deux plus grands seigneurs de l'Empire. Au moment du mariage, le czar-pontife résolut de choisir pour acolytes dans le cortége de cérémonie, d'un côté un boyard fameux, et de l'autre le nouveau beau-frère qu'il venait de se créer; car en Russie la puissance souveraine fait plus que des grands seigneurs, elle suscite des parents à qui n'en avait point; elle traite les familles comme des arbres qu'un jardinier peut élaguer, arracher, ou sur lesquels il peut greffer tout ce qu'il veut. Chez nous le despotisme est plus fort que nature, l'Empereur est non-seulement le représentant de Dieu, il est la puissance créatrice elle-même; puissance plus étendue que celle de notre Dieu; car celui-ci ne fait que l'avenir, tandis que l'Empereur refait le passé! La loi n'a point d'effet rétroactif, le caprice du despote en a un.
«Le personnage que Pierre voulait adjoindre au nouveau frère de l'Impératrice était le plus grand seigneur de Moscou, et, après le Czar, le principal personnage de l'Empire; il s'appelait le prince Romodanowski… Pierre lui fit dire par son premier ministre qu'il eût à se rendre à la cérémonie pour marcher à la procession à côté de l'Empereur, honneur que le boyard partagerait avec le nouveau frère de la nouvelle Impératrice.
«C'est bien, répondit le prince, mais de quel côté le Czar veut-il que je me place?
«—Mon cher prince,» répond le ministre courtisan, «pouvez-vous le demander? Le beau-frère de Sa Majesté ne doit-il pas avoir la droite?
«—Je ne marcherai pas,» répond le fier boyard.
«Cette réponse rapportée au Czar, provoque un second message:
«Tu marcheras,» lui fait dire le tyran, un moment démasqué par la colère, «tu marcheras ou je te fais pendre!
«—Dites au Czar[14],» réplique l'indomptable Moscovite, «que je le prie de commencer par mon fils unique qui n'a que quinze ans; il se pourrait que cet enfant, après m'avoir vu périr, consentît par peur à marcher à la gauche du souverain, tandis que je suis assez sûr de moi pour ne jamais faire honte au sang des Romodanowski, ni avant ni après l'exécution de mon enfant.»
Le Czar, je le dis à sa louange, céda; mais par vengeance contre l'esprit indépendant de l'aristocratie moscovite, il fit de Pétersbourg non un simple port sur la mer Baltique, mais la ville que nous voyons.
«Nicolas,» ajouta le prince K***, «n'eût pas cédé; il eût envoyé le boyard et son fils aux mines, et déclaré, par un ukase conçu dans les termes légaux, que ni le père ni le fils ne pourraient avoir d'enfants; peut-être aurait-il décrété que le père n'avait point été marié; il se passe de ces choses en Russie assez fréquemment encore, et ce qui prouve qu'il est toujours permis de les faire, c'est qu'il est défendu de les raconter.»