—Oui.

—Pourquoi vous êtes-vous dirigé vers la Russie?

—Je ne sais, etc., etc., etc.

—Avez-vous des lettres de recommandation pour quelques personnes de ce pays?»

On m'avait prévenu de l'inconvénient de répondre trop franchement à cette question: je ne parlai que de mon banquier.

Au sortir de cette séance de cour d'assises j'ai vu passer devant moi plusieurs de mes complices: on a vivement chicané ces étrangers sur quelques irrégularités reprochées à leurs passe-ports. Les limiers de la police russe ont l'odorat fin et selon les personnes ils se rendent difficiles ou faciles en passe-ports; il m'a paru qu'ils mettaient une grande inégalité dans leur manière de traiter les voyageurs. Un négociant italien qui passait devant moi a été fouillé impitoyablement, j'ai presque dit fouillé au sang, au sortir du vaisseau: on lui a fait ouvrir jusqu'à un petit portefeuille de poche, on a regardé dans l'intérieur des habits qu'il avait sur le corps: si l'on m'en fait autant, me disais-je, ils me trouveront bien suspect.

J'avais les poches pleines de lettres de recommandation, et quoiqu'elles m'eussent été données à Paris en partie par l'ambassadeur de Russie lui-même, et par des personnes aussi connues qu'il l'est, elles étaient cachetées: circonstance qui m'avait fait craindre de les laisser dans mon écritoire; je fermais donc mon habit sur ma poitrine en voyant approcher les hommes de la police. Ils m'ont fait passer sans fouiller ma personne; mais lorsqu'il a fallu déballer toutes mes malles devant les commis de la douane, ces nouveaux ennemis se sont livrés au travail le plus minutieux sur mes effets, surtout sur mes livres. Ceux-ci m'ont été confisqués en masse sans aucune exception, mais toujours avec une politesse extraordinaire; toutefois on ne tint aucun compte de mes réclamations. On m'a pris aussi deux paires de pistolets de voyage et une vieille pendule portative; j'ai vainement tâché de comprendre et de me faire expliquer pourquoi cet objet était sujet à confiscation; tout ce qui m'a été pris me sera rendu, à ce qu'on m'assura, mais non sans beaucoup d'ennuis et de pourparlers. Je répète donc avec les seigneurs russes, que la Russie est le pays des formalités inutiles.

Depuis plus de vingt-quatre heures que je suis à Pétersbourg, je n'ai encore rien pu arracher à la douane, et, pour mettre le comble à mes embarras, ma voiture envoyée de Kronstadt à Pétersbourg un jour plus tôt qu'on ne me l'avait promis, a été adressée à un prince russe et non à moi; pour peu qu'on se trompe de nom en Russie, on est sûr de tomber sur un prince. À présent il faudra des démarches et des explications sans fin avant de prouver l'erreur des douaniers; car le prince de ma voiture est absent. Grâce à cette confusion et à ce guignon, je vais être obligé peut-être de me passer pendant longtemps de tout ce que j'avais laissé dans cette voiture.

Entre neuf et dix heures je me suis vu personnellement dégagé des entraves de la douane, et j'ai pu entrer à Pétersbourg, grâce aux soins d'un voyageur allemand que le hasard m'a fait rencontrer sur le quai. Si c'est un espion, il est du moins serviable: il parlait russe et français; il voulut bien se charger de me faire chercher un drowsky, tandis qu'avec une charrette il aidait lui-même mon valet de chambre à transporter chez Coulon, l'aubergiste, une petite partie de mes bagages qu'on venait de me rendre. J'avais recommandé à mon domestique de n'exprimer aucun mécontentement.

Coulon est un Français qui passe pour tenir la meilleure auberge de Pétersbourg; ce qui ne veut pas dire qu'on soit bien chez lui. En Russie, les étrangers perdent bientôt toute trace de nationalité, sans toutefois s'assimiler jamais aux indigènes. Le secourable étranger me trouva même un guide qui parlait allemand et qui monta dans le drowsky, derrière moi, afin de répondre à toutes mes questions; cet homme m'a nommé les monuments devant lesquels il nous fallut passer pendant le trajet de la douane à l'auberge, trajet qui ne laisse pas que d'être long, car les distances sont grandes à Pétersbourg.