Vous connaissez la singulière forme des drowska, on en voit maintenant partout des imitations plus ou moins exactes. C'est la plus petite voiture possible; elle est à peu près cachée par les deux ou trois hommes qu'elle peut traîner rez terre, car elle est basse à faire rire ou à faire peur. Elle consiste en une banquette rembourrée et munie de quatre garde-crottes en cuir vernis. Vous croiriez voir les ailes d'un insecte: cette banquette ainsi ornée est supportée par quatre petits ressorts placés de longueur sur quatre roues, les plus basses possibles. Le cocher s'assied en avant, les pieds presque touchant aux jarrets du cheval; et tout près du cocher, à califourchon sur la banquette, sont cramponnés ses maîtres: deux hommes montent quelquefois dans le même drowska. Je n'y ai pas vu de femmes. À ces singulières voitures, toutes légères qu'elles sont, on attèle un, deux, même trois chevaux; le cheval principal, celui du brancard, a la tête passée dans un beau demi-cercle de bois assez élevé et qui figure un arc de triomphe mouvant. Ce n'est point un collier, car le cou du cheval est loin du bois; c'est plutôt un cerceau à travers lequel l'animal paraît s'avancer fièrement: cette manière d'atteler est sûre, elle est aussi d'un effet gracieux. Les diverses parties du harnais s'adaptent à ce bois d'une façon élégante et solide; une sonnette attachée au cerceau annonce l'approche du drowska. En voyant cet équipage, le plus bas des équipages, glisser à terre et fuir entre deux lignes de maisons, les plus basses des maisons, vous ne vous croyez plus en Europe. Vous ne savez à quel siècle, à quel monde appartient ce que vous avez devant les yeux, et vous vous demandez comment des hommes qui vous paraissaient ramper sur le pavé plutôt que diriger une voiture, ont pu disparaître au grand galop de leurs chevaux.

Le second cheval attelé hors la main, est encore plus libre que le limonier: il porte la tête en dehors, il a l'encolure toujours ployée à gauche et galoppe continuellement, même quand son camarade ne fait que trotter: on l'appelle le furieux.

Dans le principe, le drowska n'était qu'une planche de bois brut posée sans ressorts presqu'à terre entre quatre petites roues sur deux essieux: ce carrosse primitif a été perfectionné, mais il a conservé sa légèreté originelle et son apparence étrange; quand vous enfourchez la planchette, vous croyez monter sur quelque bête apprivoisée; si pourtant vous ne voulez pas cheminer à cheval, vous vous asseyez de côté en vous tenant au cocher qui vous mène toujours au grand galop.

Il y a une nouvelle espèce de drowska où le banc n'est plus en long, et dont la caisse a la forme d'un tilbury, elle est posée sur quatre ressorts et portée par deux essieux et quatre roues, mais toujours rez terre. C'est un acheminement vers les voitures des autres pays, cela sent la mode anglaise; tant pis, car chez tous les peuples j'aime et je regrette ce qui est national.

La serre chaude, avec ses plantes d'autant plus souffrantes et d'autant plus étiolées qu'elles viennent de plus loin et qu'elles sont réputées plus précieuses, m'incommode d'abord et m'ennuie bientôt. J'aime mieux le désordre de la forêt indigène et dont les arbres puisent dans leur sol natal, sous leur climat naturel, une vigueur inconnue ailleurs. Ce qui est national dans les sociétés équivaut à ce qui est sauvage dans les sites; il y a là une grâce primitive, une force, une ingénuité que rien n'imite ni ne remplace.

Ces imperceptibles voitures sont rudement cahotées sur les cailloux inégaux des rues de Pétersbourg; à la vérité, dans certains quartiers, les pavés, toujours irréguliers, sont corrigés des deux côtés de la rue par des voies en blocs de bois de sapin incrustés. On les trouve dans les plus larges rues de la ville; les chevaux courent là-dessus avec une grande vitesse, surtout par les temps secs, car la pluie rend le bois glissant. Ces mosaïques du Nord forment un encaissement dispendieux à cause des réparations continuelles qu'il exige; mais elles valent mieux que le pavé.

Les mouvements des hommes que je rencontrais me paraissaient roides et gênés; chaque geste exprime une volonté qui n'est point celle de l'homme qui le fait; tous ceux que je voyais passer portaient des ordres. Le matin est l'heure des commissions. Pas un individu ne paraissait marcher pour lui-même, et la vue de cette contrainte m'inspirait une tristesse involontaire. J'apercevais peu de femmes dans les rues, qui n'étaient égayées par aucun joli visage, par aucune voix de jeune fille; tout était morne, régulier comme à la caserne, comme au camp; c'était la guerre, moins l'enthousiasme, moins la vie. La discipline militaire domine la Russie. L'aspect de ce pays me fait regretter l'Espagne comme si j'étais né Andaloux; ce n'est pourtant pas la chaleur qui manque ici, car on y étouffe; c'est la lumière et la joie. L'amour et la liberté pour le cœur; pour les yeux l'éclat et la variété des couleurs sont inconnues ici; en un mot, la Russie est le contraire de l'Espagne dans une plus grande dimension. Je crois voir l'ombre de la mort planer sur cette partie du monde.

Tantôt vous voyez passer un officier à cheval courant au grand galop pour aller porter un ordre à quelque commandant de troupes; tantôt c'est un feldjäger qui va porter un ordre à quelque gouverneur de province, peut-être à l'autre extrémité de l'Empire, où il se rend en kibitka, petit char-à-banc russe sans ressorts et non rembourré. Cette voiture, conduite par un vieux cocher à barbe, entraîne rapidement le courrier à qui son rang défendrait de se servir d'un équipage plus commode, en eût-il un à sa disposition; plus loin, des fantassins reviennent de l'exercice et se rendent à leurs quartiers pour prendre l'ordre de leur capitaine: rien que des fonctionnaires supérieurs qui commandent à des fonctionnaires inférieurs. Cette population d'automates ressemble à la moitié d'une partie d'échecs, car un seul homme fait jouer toutes les pièces, et l'adversaire invisible, c'est l'humanité. On ne se meut, on ne respire ici que par une permission ou par un ordre impérial; aussi tout est-il sombre et contraint; le silence préside à la vie et la paralyse. Officiers, cochers, cosaques, serfs, courtisans, tous serviteurs du même maître avec des grades divers, obéissent aveuglément à une pensée qu'ils ignorent; c'est un chef-d'œuvre de discipline; mais la vue de ce bel ordre ne me satisfait pas du tout, parce que tant de régularité ne s'obtient que par l'absence complète d'indépendance.

Parmi ce peuple privé de loisir et de volonté, on ne voit que des corps sans âmes, et l'on frémit en songeant que, pour une si grande multitude de bras et de jambes, il n'y a qu'une tête. Le despotisme est un composé d'impatience et de paresse; avec un peu plus de longanimité de la part du pouvoir, d'activité de la part du peuple, le même résultat s'obtiendrait à bien meilleur marché; mais que deviendrait la tyrannie?… on reconnaîtrait qu'elle est inutile. La tyrannie, c'est la maladie imaginaire des peuples; le tyran déguisé en médecin leur a persuadé que la santé n'est pas l'état naturel de l'homme civilisé, et que plus le danger est grand, plus le remède doit être violent; c'est ainsi qu'il entretient le mal sous prétexte de le guérir. L'ordre social coûte trop cher en Russie pour que je l'admire.

Que si vous me reprochez de confondre le despotisme avec la tyrannie, je vous répondrai que c'est à dessein que je le fais. Ils sont si proches parents, qu'ils ne manquent presque jamais de s'unir en secret pour le malheur des hommes. Sous le despotisme, la tyrannie peut durer parce qu'elle garde le masque.