Une promenade par les rues de Pétersbourg sous la garde d'un domestique de place, est, je vous assure, bien intéressante et ne ressemble guère à une course dans les capitales des autres pays du monde civilisé. Tout se tient dans un état gouverné avec une logique aussi serrée que l'est celle qui préside à la politique russe.

En quittant le vieux et tragique palais Michel, j'ai traversé une grande place qui ressemble au Champ de Mars de Paris, tant elle est vaste et vide. D'un côté un jardin public, de l'autre quelques maisons; du sable au milieu et partout de la poussière, voilà cette place: sa forme est vague, sa grandeur immense et elle finit à la Néva près d'une statue en bronze de Suwarroff.

La Néva, ses ponts et ses quais sont la vraie gloire de Pétersbourg. Ce tableau est si vaste que tout le reste paraît petit. La Néva est une vase plein jusqu'aux bords qui disparaissaient sous l'eau prête à déborder de toutes parts. Venise et Amsterdam me semblent mieux défendues contre la mer que ne l'est Pétersbourg.

Je n'aime pas une ville qui n'est dominée par rien: certes le voisinage d'une rivière large comme un lac et qui coule à fleur de terre dans une plaine marécageuse perdue entre la brume du ciel, et les vapeurs de la mer, était de tous les sites du monde, le moins favorable à la fondation d'une capitale. Ici l'eau fera raison tôt ou tard de l'orgueil de l'homme: le granit même n'est pas assuré contre le travail des hivers dans cette humide glacière où la citadelle bâtie par Pierre-le-Grand a déjà usé deux fois ses remparts et ses fondements de rochers. On les a refaits et on les refera encore pour défendre ce chef-d'œuvre d'orgueil et de volonté.

J'ai voulu passer le pont à l'instant même pour voir de près cette fameuse citadelle; mon domestique m'a conduit d'abord en face de la forteresse, à la maison de Pierre-le-Grand, séparée du château fort par une route et par un terrain vague. C'est une cabane conservée, dit-on, dans l'état où l'a laissée le Czar. Dans la citadelle sont enterrés aujourd'hui les Empereurs, et détenus les prisonniers d'État; singulière manière d'honorer les morts!… En pensant à tous les pleurs versés là, sous la tombe des souverains de la Russie, on croit assister aux funérailles de quelque roi de l'Asie. Même un tombeau arrosé de sang me semblerait moins impie; les larmes coulent plus longtemps et plus douloureusement peut-être.

Tandis que l'Empereur ouvrier habitait la cabane, on bâtissait sous ses yeux sa future capitale. Il faut dire à sa louange qu'alors le palais lui importait moins que la ville. Une des chambres de cette illustre chaumière, celle qui servait d'atelier au Czar charpentier, est aujourd'hui transformée en chapelle; on y entre avec autant de recueillement que dans les églises les plus révérées de l'Empire. Les Russes font volontiers des saints de leurs héros. Ils se plaisent à confondre les terribles vertus de leurs maîtres avec la bienfaisante puissance de leurs patrons, et s'efforcent de mettre les cruautés de l'histoire à l'abri de la foi.

Un autre héros russe, fort peu admirable à mon avis, a été sanctifié par les prêtres grecs: c'est Alexandre Newski, modèle de prudence, mais qui ne fut martyr ni de la bonne foi, ni de la générosité. L'église nationale canonisa ce prince plus sage qu'héroïque. C'est l'Ulysse des saints. On a bâti autour de ses reliques un couvent d'une grandeur prodigieuse.

Le tombeau, renfermé dans l'église de ce Saint-Alexandre, est à lui seul un monument; il est composé d'un autel d'argent massif surmonté d'une espèce de pyramide de même métal, et cette masse de trophées en argent monte ainsi jusqu'à la voûte d'une vaste église. Le couvent, l'église et le cénotaphe sont une des merveilles de la Russie. Ils sont situés à l'extrémité de la rue appelée la Perspective Newski; cette promenade se termine dans la partie de la ville opposée à la citadelle. Je viens d'aller les contempler avec plus d'étonnement que d'admiration; l'art n'entre pour rien dans cette œuvre de piété, mais le luxe en est prodigieux. Ce qu'il a fallu d'hommes et de lingots pour un tel mausolée effraye l'imagination. Il y a une heure qu'on m'y a conduit.

On m'a montré, dans la cabane du Czar, un canot construit par lui-même, et quelques autres objets religieusement conservés; ils sont aujourd'hui gardés par un vétéran. En Russie, les églises, les palais et beaucoup de lieux publics ainsi que de maisons particulières, sont confiés à la surveillance de militaires invalides. Ces malheureux n'auraient aucun moyen de pourvoir à leur existence dans leur vieillesse, si, au sortir de la caserne, on ne les changeait en portiers. À ce poste ils conservent leur longue redingote militaire; c'est une capote de laine grossière, de couleur sale et terne; à chaque visite que vous faites, des hommes ainsi vêtus vous reçoivent à la porte des maisons ou à l'entrée des monuments; ces espèces de spectres en uniforme vous rappellent la discipline sous laquelle vous vivez. Pétersbourg est un camp changé en ville.

Mon guide ne me fit pas grâce d'une image ni d'un morceau de bois dans la chaumière impériale. Le vétéran qui la garde, après avoir allumé plusieurs cierges dans la chapelle, qui n'est qu'un bouge célèbre, m'a montré la chambre à coucher de Pierre-le-Grand, empereur de toutes les Russies; un charpentier de nos jours n'y logerait pas son apprenti.