LETTRE DIXIÈME.
Promenade des îles.—Caractère du paysage.—Beautés factices.—Les îles font partie de Pétersbourg.—Étendue des villes russes.—Les Russes tapissent sur la rue.—Manière dont ils placent les fleurs dans leurs maisons.—Les Anglais font le contraire.—Les productions les plus communes de la nature sont ici du luxe.—Souvenirs de la solitude qui percent même au milieu des jardins.—But de la civilisation dans le Nord.—Là le sérieux est dans la vie et la frivolité dans la littérature.—Le bonheur impossible en Russie.—Vie des gens du monde pendant leur séjour aux îles.—Ils ne pensent qu'à s'étourdir.—Brièveté de la belle saison.—Déménagements dès la fin d'août.—Les autres grandes villes ont plus de solidité que n'en a Pétersbourg.—Ici la vie n'appartient qu'à un homme.—L'égalité sous le despotisme.—Rigueur des gouvernements trop logiques.—Le despotisme en grand.—Il faut être Russe pour vivre en Russie.—Traits caractéristiques de la société russe.—Attachement affecté pour le prince.—Malheur d'un souverain tout-puissant.—Source des vertus privées chez les princes absolus.—Pavillon de l'Impératrice aux îles.—À quoi ressemble le mouvement de la foule après le passage de l'Impératrice.—Vermine dans les murs des auberges.—Le palais impérial n'en est pas exempt.—Portrait de l'homme du peuple quand il est de pure race slave.—Sa beauté.—La beauté est plus rare chez les femmes.—Coiffure nationale des femmes: elle devient rare.—Voitures dépourvues d'élégance.—L'état des paysans russes.—Rapports du paysan avec son seigneur.—Ils paient pour se faire acheter.—Fortune des particuliers dans la main de l'Empereur.—Seigneurs massacrés par leurs serfs.—Réflexions.—Monnaie vivante.—Luxe exécrable.—Différence qu'il y a entre la condition des ouvriers dans les pays libres et celle des serfs en Russie.—Le commerce et l'industrie modifieront la situation actuelle.—Apparence trompeuse.—Personne pour vous éclairer sur le fond des choses.—Soin qu'on prend de cacher la vérité à l'étranger.—On n'a le droit de s'intéresser qu'à l'Empereur.—Usurpation religieuse de Pierre Ier: mal plus grand que tout le bien qu'a fait cet Empereur.—L'aristocratie russe manque à ses devoirs envers elle-même et envers le peuple.—Regards scrutateurs des Russes.—Leur conduite envers les voyageurs qui écrivent.—État de la médecine en Russie.—Mystère universel.—Les médecins russes seraient meilleure chroniqueurs que docteurs.—Permission d'assister au mariage de la grande-duchesse Marie.—Faveur particulière.
Pétersbourg, le même jour, 12 juillet 1839 au soir.
On m'a mené à la promenade des îles; c'est un agréable marécage; jamais la vase ne fut mieux déguisée sous les fleurs. Figurez-vous un bas-fond humide, mais que l'eau laisse à découvert pendant l'été, grâce aux canaux qui servent à égoutter le sol: tel est le terrain qu'on a planté de superbes bosquets de bouleaux et recouvert d'une foule de charmantes maisons de campagne. Des avenues de bouleaux, qui avec les pins sont les seuls arbres indigènes de ces landes glacées, font illusion; on se croit dans un parc anglais; ce vaste jardin parsemé de villas et de cottages tient lieu de campagne aux habitants de Pétersbourg; c'est le camp des courtisans richement habité pendant un moment de l'année, et désert le reste du temps: voilà ce qu'on nomme le district des îles.
On y arrive en voiture par plusieurs routes fort belles, avec des ponts jetés sur divers bras de mer.
En parcourant ces allées ombragées, vous pouvez vous croire à la campagne, mais c'est une campagne monotone et artificielle. Pas de mouvement de terre, toujours le même arbre: comment produire de grands effets pittoresques avec de telles données? Le soin des hommes ne supplée qu'imparfaitement à la pauvreté de la nature. Ils ont fait ici tout ce qui pouvait se faire malgré le bon Dieu: c'est toujours bien peu de chose. Sous cette zone, les plantes de serre chaude, les fruits exotiques, même les produits des mines; l'or et les pierres précieuses sont moins rares que les arbres les plus communs de nos forêts: avec la richesse on se procure ici tout ce qui vient sous verre: c'est beaucoup comme sujet de description dans un conte de fée, cela ne suffit pas dans un parc. Une des châtaigneraies, une des chênaies de nos collines seraient des merveilles à Pétersbourg: des maisons italiennes entourées d'arbres de Laponie, et remplies de fleurs de tous les pays, font un contraste extraordinaire plutôt qu'agréable.
Les Parisiens qui n'oublient jamais Paris appelleraient cette campagne peignée les champs Élysées russes. Cependant c'est plus grand, plus champêtre et à la fois plus orné, plus artificiel que notre promenade de Paris. C'est aussi plus éloigné des quartiers élégants. Le district des îles est tout à la fois une ville et une campagne; quelques prés conquis sur la fange des tourbières vous font par moments croire qu'il y a là des bois, des villages, des champs véritables: tandis que des maisons en forme de temples, des pilastres encadrant des serres chaudes, des colonnades devant des palais, des salles de spectacle à péristyles antiques, vous prouvent que vous n'êtes pas sorti de la ville.
Les Russes s'enorgueillissent à juste titre de ce jardin arraché à tant de frais au sol spongieux de Pétersbourg. Mais si la nature est vaincue, elle se souvient de sa défaite, et ne se soumet qu'avec humeur; les friches recommencent de l'autre côté de la haie du parc. Heureux les pays où la terre et le ciel luttent de profusion pour embellir le séjour de l'homme et pour lui rendre la vie facile et douce!
J'insisterais peu sur les désagréments de ce sol disgracié; je ne regretterais pas tant le soleil du Midi en voyageant dans le Nord, si les Russes affectaient moins de dédaigner ce qui manque à leur pays: leur parfait contentement s'étend jusqu'au climat, jusqu'à la terre; naturellement portés aux fanfaronnades ils sont fats même pour la nature, comme ils sont fiers de la société qui les environne; ces prétentions m'empêchent de me résigner comme ce serait mon devoir, et comme c'était mon intention, à tous les inconvénients des contrées septentrionales.
Le delta renfermé entre la ville et l'une des embouchures de la Néva est aujourd'hui entièrement occupé par cette espèce de parc; il est cependant compris dans l'enceinte de Pétersbourg: les villes russes renferment des pays. Celui-ci serait devenu un des quartiers populeux de la nouvelle capitale si l'on avait suivi plus exactement le plan du fondateur. Mais peu à peu Pétersbourg s'est réfugié au midi du fleuve dans l'espoir d'échapper aux inondations et le terrain marécageux des îles a été réservé exclusivement aux maisons de printemps des personnes les plus riches et les plus élégantes de la cour: ces maisons sont à moitié cachées sous l'eau et sous la neige pendant neuf mois de l'année; alors les loups font la ronde autour du pavillon de l'Impératrice. Mais rien n'égale pendant les trois autres mois le luxe de fleurs de ces casins glacés le reste du temps; néanmoins sous cette élégance factice, perce le naturel des indigènes; la manie de briller est la passion dominante des Russes; aussi dans leurs salons, les fleurs sont-elles placées non pas de manière à rendre l'intérieur de l'habitation plus agréable, mais à être admirées du dehors: c'est absolument le contraire de ce qui se voit en Angleterre où l'on se garde avant tout de tapisser sur la rue. Les Anglais sont les hommes de la terre qui ont su le mieux remplacer le style par le goût: leurs monuments sont des chefs-d'œuvre de ridicule, et leurs habitations particulières, des modèles d'élégance et de bon sens.