Ces idées occupent la pensée de tous les étrangers qui se promènent parmi les légers équipages de Pétersbourg; personne ne croit à la durée de cette merveilleuse capitale. Pour peu qu'on médite (et quel est le voyageur digne de son métier qui ne médite pas?) on prévoit telle guerre, tel revirement de la politique qui ferait disparaître cette création de Pierre Ier, comme une bulle de savon sous un souffle, comme une lanterne magique dont on éteint la lumière.

Nulle part je ne fus plus pénétré de l'instabilité des choses humaines; souvent à Paris, à Londres, je me disais: un temps viendra où ce bruyant séjour sera plus silencieux qu'Athènes, que Rome, Syracuse ou Carthage: mais il n'est donné à nul homme de pressentir l'heure ni la cause immédiate de cette destruction, tandis que la disparition de Pétersbourg peut se prévoir; elle peut arriver demain au milieu des chants de triomphe de son peuple victorieux. Le déclin des autres capitales suit l'extermination de leurs habitants, celle-ci périra au moment même où les Russes verront leur puissance s'étendre. Je crois à la durée de Pétersbourg comme à celle d'un système politique, comme à la constance d'un homme. C'est ce qu'on ne peut dire d'aucune autre ville du monde.

Quelle terrible force que celle qui fit sortir du désert une capitale et qui d'un mot peut rendre à la solitude tout ce qu'elle lui a pris! Ici la vie propre n'appartient qu'au souverain: la destinée, la force, la volonté d'un peuple entier sont renfermées dans une tête. L'Empereur de Russie est la personnification du pouvoir social: au-dessous de lui règne l'égalité telle que la rêvent les démocrates modernes gallo-américains, Fourriéristes, etc. Mais les Russes reconnaissent une cause d'orage de plus que les autres hommes: la colère de l'Empereur. La tyrannie républicaine ou monarchique fait détester l'égalité absolue. Je ne crains rien tant qu'une logique inflexible appliquée à la politique. Si la France est matériellement heureuse depuis dix ans, c'est peut-être parce que l'apparente absurdité qui préside à ses affaires est une haute sagesse pratique; le fait substitué à la spéculation nous domine.

En Russie, le principe du despotisme fonctionne toujours avec une rigueur mathématique et le résultat de cette extrême conséquence est une extrême oppression. En voyant cet effet rigoureux d'une politique inflexible, on est indigné, et l'on se demande avec effroi d'où vient qu'il y a si peu d'humanité dans les œuvres de l'homme. Mais trembler ce n'est pas dédaigne: on ne méprise pas ce qu'on craint.

En contemplant Pétersbourg et en réfléchissant à la terrible vie des habitants de ce camp de granit, on peut douter de la miséricorde de Dieu, on peut gémir, blasphémer, on ne saurait s'ennuyer. Il y a là un mystère incompréhensible; mais en même temps une prodigieuse grandeur. Le despotisme organisé comme il l'est ici, devient un inépuisable sujet d'observations et de méditation. Cet Empire colossal que je vois se lever tout à coup devant moi à l'Orient de l'Europe, de cette Europe où les sociétés souffrent de l'appauvrissement de toute autorité reconnue, me fait l'effet d'une résurrection. Je me crois en présence de quelque nation de l'Ancien Testament et je m'arrête avec un effroi mêlé de curiosité aux pieds du géant antédiluvien.

Ce qu'on voit du premier coup d'œil en entrant au pays des Russes, c'est que la société telle qu'elle est arrangée par eux, ne peut servir qu'à leur usage; il faut être Russe pour vivre en Russie: et pourtant en apparence tout s'y passe comme ailleurs. Il n'y a de différence que dans le fond des choses.

Ce soir c'était une revue du monde élégant que j'étais allé faire aux îles: le monde élégant est, dit-on, le même partout; néanmoins je n'ai senti et pensé que des choses particulières: c'est que chaque société a une âme et que cette âme a beau se laisser endoctriner comme une autre par la fée qu'on appelle civilisation, et qui n'est que la mode de chaque siècle, elle conserve son caractère original.

Ce soir toute la ville de Pétersbourg, c'est-à-dire la cour, y compris sa suite, la domesticité, s'était réunie aux îles, non pour le plaisir désintéressé de la promenade par un beau jour, ce plaisir paraîtrait fade aux courtisans qui font la foule en ce pays; mais pour y voir passer le paquebot de l'Impératrice, spectacle sur lequel on ne se blase jamais. Ici tout souverain est un dieu; toute princesse est une Armide, une Cléopâtre. Le cortége de ces divinités changeantes est immuable; il se grossit d'un peuple toujours également fidèle, accouru sur leurs pas; à cheval, à pied, en voiture, le prince régnant est toujours à la mode et tout-puissant chez ce peuple.

Cependant ces hommes si soumis ont beau faire et beau dire, leur enthousiasme est contraint: c'est l'amour du troupeau pour le berger qui le nourrit pour le tuer. Un peuple sans liberté a des instincts, il n'a pas de sentiments; ces instincts se manifestent souvent d'une manière importune et peu délicate: les Empereurs de Russie doivent être excédés de soumission; parfois l'encens fatigue l'idole. À la vérité ce culte admet des entr'actes terribles. Le gouvernement russe est une monarchie absolue, tempérée par l'assassinat; et quand le prince tremble, il ne s'ennuie plus; il vit donc entre la terreur et le dégoût. Si l'orgueil du despote veut des esclaves, l'homme cherche des semblables: or, un Czar n'a point de semblables; l'étiquette et la jalousie font à l'envi la garde autour de son cœur solitaire. Il est à plaindre plus encore que ne l'est son peuple, surtout s'il vaut quelque chose.

J'entends vanter les joies domestiques que goûte l'Empereur Nicolas, mais j'y vois la consolation d'une belle âme plus que la preuve d'un bonheur complet. Le dédommagement n'est pas la félicité, au contraire, le remède constate le mal; un Empereur de Russie a toujours du cœur de reste, quand il en a; de là les vertus privées trop admirées chez l'Empereur Nicolas.