Quand le père eut cessé de souffrir, on voulut, selon le programme de la bacchanale, égorger aussi la fille: un des exécuteurs s'approche pour saisir Xenie par ses cheveux qui flottaient épars et descendaient jusque sur les épaules; mais elle est raide et froide: pendant et depuis le supplice de son père elle n'a pas fait un mouvement, elle n'a pas proféré une parole.

Fedor, par une révolution surnaturelle qui s'opère en lui, retrouve toute sa force et sa présence d'esprit; il brise miraculeusement ses liens, s'arrache des mains de ses gardiens, se précipite vers sa bien-aimée sœur, la presse dans ses bras, l'enlève de la terre et la serre longtemps contre son cœur; puis, la reposant sur l'herbe avec respect, il s'adresse aux bourreaux d'un air calme, de ce calme apparent naturel aux Orientaux, même dans les moments les plus tragiques, de la vie.

«Vous ne la toucherez pas, Dieu a étendu sa main sur elle, elle est folle.

—Folle!! répond la foule superstitieuse: Dieu est avec elle!!

—C'est lui, le traître, c'est son amant qui lui a conseillé de contrefaire la folle!! non, non, il faut en finir avec tous les ennemis de Dieu et des hommes, s'écrient les plus acharnés; d'ailleurs notre serment nous lie: faisons notre devoir; le Père (l'Empereur) le veut, il nous récompensera.

—Approchez donc si vous l'osez, s'écrie encore Fedor dans le délire du désespoir; elle s'est laissé presser dans mes bras sans se défendre. Vous voyez bien qu'elle est folle!! Mais elle parle: écoutez.»

On approche, et l'on n'entend que ces mots:

«C'est donc moi qu'il aimait!»

Fedor, qui seul comprend le sens de cette phrase, tombe à genoux en remerciant Dieu et en fondant en larmes.

Les bourreaux s'éloignent de Xenie avec un respect involontaire. Elle est folle! répètent-ils tout bas…