Depuis ce jour elle n'a jamais passé une minute sans redire les mêmes paroles: «C'est donc moi qu'il aimait!…»

Plusieurs, en la voyant si calme, doutent de sa folie: on croit que l'amour de Fedor, révélé malgré lui, a réveillé dans le cœur de sa sœur la tendresse innocente et passionnée que cette malheureuse jeune fille ressentait depuis longtemps pour lui à leur insu à tous deux, et que cet éclair d'une lumière tardive lui a brisé le cœur.

Nulle exhortation n'a pu jusqu'ici l'empêcher de répéter ces paroles qui sortent mécaniquement de sa bouche avec une volubilité effrayante et sans un instant de relâche: «C'est donc moi qu'il aimait!»

Sa pensée, sa vie se sont arrêtées et concentrées sur l'aveu involontaire de l'amour de Fedor, et les organes de l'intelligence continuant leurs fonctions, pour ainsi dire, par l'effet d'un ressort, obéissent comme en rêve à ce reste de volonté qui leur commande de dire et de redire la parole mystérieuse et sacrée qui suffit à sa vie.

Si Fedor n'a pas péri après Thelenef, ce n'est pas à la fatigue des bourreaux qu'il a dû son salut, c'est à celle des spectateurs; car l'homme inactif se lasse du crime plus vite que l'homme qui l'exécute: la foule, saturée de sang, demanda qu'on remît le supplice du jeune homme à la nuit suivante. Dans l'intervalle, des forces considérables arrivèrent de plusieurs côtés. Dès le matin, tout le canton où la révolte avait pris naissance fut cerné; on décima les villages: les plus coupables, condamnés non à mort, mais à cent vingt coups de knout, périrent; puis on déporta le reste en Sibérie. Cependant les populations voisines de Vologda ne sont point rentrées dans l'ordre; on voit chaque jour des paysans de divers cantons, exilés en masse, partir par centaines pour la Sibérie. Les seigneurs de ces villages désolés se trouvent ruinés; puisque dans ces sortes de propriétés, les hommes font la richesse du maître. Les riches domaines du prince *** sont devenus solitaires.

Fedor, avec sa mère et sa femme, a été forcé de suivre les habitants de son village déserté.

Au moment du départ des exilés, Xenie assistait à la scène, mais sans dire adieu, car ce nouveau malheur ne lui a pas rendu un éclair de raison.

A ce moment fatal, un événement inattendu aggrava cruellement la douleur de Fedor et de sa famille. Déjà sa femme et sa mère étaient sur la charrette; il allait y monter pour les suivre et quitter à jamais Vologda; mais il ne voyait que Xenie, il ne souffrait que pour sa sœur, orpheline, privée de sentiment ou du moins de mémoire, et qu'il abandonnait sur les cendres encore tièdes de leur hameau natal. À présent qu'elle a besoin de tout le monde, pensait-il, des étrangers vont être ses seuls protecteurs; et le désespoir tarissait ses larmes. Un cri déchirant parti de la charrette le rappelle auprès de sa femme qu'il trouve évanouie; un des soldats de l'escorte venait d'emporter l'enfant de Fedor.

«Que vas-tu faire? s'écrie le père ivre de douleur.

—Le poser là, le long du chemin, pour qu'on l'enterre, ne vois-tu pas qu'il est mort? reprend le Cosaque.