—Je veux l'emporter, moi!
—Tu ne l'emporteras pas.»
En ce moment d'autres soldats attirés par le bruit s'emparent de Fedor, qui cédant à la force tombe dans la stupeur, puis il pleure, il supplie: il n'est pas mort, il n'est qu'évanoui; laissez-moi l'embrasser. Je vous promets, dit-il en sanglotant, de renoncer à l'emporter si son cœur ne bat plus. Vous avez peut-être un fils, vous avez un père; ayez pitié de moi, disait le malheureux, vaincu par tant de douleurs! Le Cosaque attendri, lui rend son enfant: à peine le père a-t-il touché ce corps glacé que ces cheveux se hérissent sur son front: il jette les yeux autour de lui, ses regards rencontrent le regard inspiré de Xenie: ni le malheur, ni l'injustice, ni la mort, ni la folie, rien sur la terre n'empêche ces deux cœurs nés pour s'entendre de se deviner: Dieu le veut.
Le jeune homme fait un signe à Xenie, les soldats respectent la pauvre insensée qui s'avance et reçoit le corps de l'enfant des mains du père; mais toujours en silence. Alors la fille de Thelenef, sans proférer une parole, ôte son voile pour le donner à Fedor, puis elle presse le petit corps dans ses bras. Chargé de son pieux fardeau elle reste là debout, immobile jusqu'à ce qu'elle ait vu son bien-aimé frère assis entre une mère qui pleure et une épouse mourante s'éloigner pour toujours du village qui les a vus naître. Elle suit longtemps de l'œil le convoi des mugics déportés; enfin quand le dernier chariot a disparu sur la route de Sibérie, quand elle est seule, elle emporte l'enfant et se met à jouer avec cette froide dépouille en lui donnant les soins les plus ingénieux et les plus tendres.
Il n'est donc pas mort, disaient les assistants! il va renaître, elle le ressuscitera!…
Puissance de l'amour!… qui peut vous assigner des bornes?
La mère de Fedor se reprochait sans cesse de n'avoir pas retenu Xenie dans la chaumière du vieil insensé; «elle n'aurait pas du moins été forcée d'assister au supplice de son père, disait la bonne Élisabeth.
—Vous lui auriez conservé la raison pour souffrir davantage», répondait
Fedor à sa mère, et leur morne silence recommençait.
La pauvre vieille femme avait paru longtemps résignée; ni les massacres, ni l'incendie ne lui avaient arraché une plainte; mais lorsqu'il fallut subir avec les autres Vologdiens la peine de l'exil, quitter la cabane où son fils était né, où le père de son fils était mort, lorsqu'on l'obligea d'abandonner son frère en démence, elle perdit courage: la force lui manqua tout à fait; elle se cramponnait aux madriers de leur chaumière, baisant, arrachant dans son désespoir la mousse goudronnée qui calfeutrait les fentes du bois. On finit par l'emporter et par l'attacher sur la téléga où nous venons de la voir pleurer le nouveau-né de son fils chéri.
Ce qu'on aura peine à croire, c'est que les soins, le souffle vivifiant de Xenie, peut-être sa prière, ont rendu la vie à l'enfant que Fedor avait cru perdu. Ce miracle de tendresse ou de piété la fait vénérer aujourd'hui comme une sainte, par les étrangers envoyés du Nord pour repeupler les ruines abandonnées de Vologda.