LETTRE DOUZIÈME.

Note.—Agitation de la vie à Pétersbourg.—Point de foule.—L'Empereur vraiment Russe.—L'Impératrice: son affabilité.—Importance qu'on attache en Russie à l'opinion des étrangers.—Comparaison de Paris et de Pétersbourg.—Définition de la politesse.—Fête au palais Michel.—La grande-duchesse Hélène.—Sa conversation.—Éclat des bals où les hommes sont en uniforme.—Illumination ingénieuse.—Verdure éclairée.—Musique lointaine.—Bosquet dans une galerie.—Jet d'eau dans la salle de bal.—Plantes exotiques.—Décoration toute en glaces.—Salle de danse.—Asile préparé pour l'Impératrice.—Résultat de la démocratie.—Ce qu'en penseront nos neveux.—Conversation intéressante avec l'Empereur.—Tour de son esprit.—La Russie expliquée.—Travaux qu'il entreprend au Kremlin.—Sa délicatesse.—Anecdote plaisante en note.—Politesse anglaise.—Le bal de l'Impératrice pour la famille d'***.—Portrait d'un Français.—M. de Barante.—Le grand chambellan.—Inadvertance d'un de ses subordonnés.—Dure réprimande de l'Empereur.—Difficulté qu'on trouve à voir les choses en Russie.

NOTE.

La lettre qu'on va lire a été portée de Pétersbourg à Paris par une personne sûre, et l'ami à qui elle était adressée me l'a conservée à cause de quelques détails qui lui ont paru curieux. Si le ton est plus louangeur que celui des lettres que je gardais, c'est parce qu'une trop grande sincérité aurait pu en certaine occurrence compromettre la personne obligeante qui m'avait offert de porter ma relation. Je me suis donc cru obligé dans cette lettre, mais seulement dans celle-ci, d'outrer le bien et d'atténuer le mal: ceci est un aveu, mais le moindre déguisement serait une faute dans un ouvrage dont le prix tient uniquement à l'exactitude scrupuleuse de l'écrivain. La fiction gâte le récit d'un voyage, par la même raison qu'un fait réel encadré et par conséquent plus ou moins dénaturé dans une œuvre d'imagination, la dépare.

Je désire donc que cette lettre soit lue avec un peu plus de précaution que les autres, et surtout qu'on n'en passe pas les notes qui lui servent de correctif.

Pétersbourg, ce 19 juillet 1839.

Le croirez-vous? il y a cinq jours que j'ai reçu votre lettre du 1er juillet, et, sans exagération, je n'ai pas eu le temps d'y répondre. Je n'aurais pu le prendre que sur mes nuits: mais avec les mortelles chaleurs de Laponie qui nous accablent, ne pas dormir serait dangereux.

Il faut être Russe et même Empereur pour résister à la fatigue de la vie de Pétersbourg en ce moment: le soir, des fêtes telles qu'on n'en voit qu'en Russie, le matin des félicitations de cour, des cérémonies, des réceptions ou bien des solennités publiques, des parades sur mer et sur terre: un vaisseau de 120 canons lancé dans la Néva devant toute la cour doublée de toute la ville: voilà ce qui absorbe mes forces et occupe ma curiosité. Avec des jours ainsi remplis, la correspondance devient impossible.

Quand je vous dis que la ville et la cour réunies ont vu lancer un vaisseau dans la Néva, le plus grand vaisseau qu'elle ait porté, ne vous figurez pas pour cela qu'il y eût foule à cette fête navale. L'espace est ce qui manque le moins aux Russes et ce qui leur nuit le plus; les quatre ou cinq cent mille hommes qui habitent Pétersbourg sans le peupler, se perdent dans la vague enceinte de cette ville immense dont le cœur est de granit et d'airain, le corps de plâtre et de mortier, et dont les extrémités sont de bois peint et de planches pourries. Ces planches sont plantées en guise de murailles, autour d'un marais désert[5]. Colosse aux pieds d'argile, cette ville d'une magnificence fabuleuse, ne ressemble à aucune des capitales du monde civilisé, quoique pour la bâtir on les ait copiées toutes: mais l'homme a beau aller chercher ses modèles au bout du monde, le sol et le climat sont ses maîtres, ils le forcent à faire du nouveau, même quand il ne voudrait que reproduire l'antique. J'ai vu le congrès de Vienne, mais je ne me souviens d'aucune réunion comparable pour la richesse des pierreries, des habits, pour la variété, le luxe des uniformes, ni pour la grandeur et l'ordonnance de l'ensemble, à la fête donnée par l'Empereur le soir du mariage de sa fille, dans ce même palais d'hiver brûlé il y a un an et qui renaît de ses cendres à la voix d'un seul homme.

Pierre-le-Grand n'est pas mort! Sa force morale vit toujours, agit toujours: Nicolas est le seul souverain russe qu'ait eu la Russie depuis le fondateur de sa capitale.