Vers la fin de la soirée donnée à la cour pour célébrer les noces de la grande-duchesse Marie, comme je me tenais à l'écart selon mon usage, l'Impératrice m'a fait chercher dans tout le bal pendant un quart d'heure par des officiers de service qui ne me trouvaient pas. J'étais absorbé par la beauté du ciel, et j'admirais la nuit, appuyé contre la fenêtre où l'Impératrice m'avait laissé. Depuis le souper je n'avais quitté cette place qu'un instant pour me trouver sur le passage de Leurs Majestés; mais n'ayant pas été aperçu j'étais retourné dans l'espèce de tribune d'où je contemplais à loisir le poétique spectacle d'un lever de soleil sur une grande ville pendant un bal de cour. Les officiers qui me cherchaient par ordre m'aperçurent enfin dans ma cachette, et se hâtèrent de me mener près de l'Impératrice qui m'attendait. Elle eut la bonté de me dire devant toute la cour: «M. de Custine, il y a bien longtemps que je vous demande, pourquoi me fuyez-vous?
—Madame, je me suis placé deux fois sur le passage de Votre Majesté, elle ne m'a pas vu.
—C'est votre faute, car je vous cherchais depuis que je suis rentrée dans la salle de bal. Je tiens à ce que vous voyiez ici toutes choses en détail, afin que vous emportiez de la Russie une opinion qui puisse rectifier celle des sots et des méchants.
—Madame, je suis loin de m'attribuer ce pouvoir; mais si mes impressions étaient communicatives, bientôt la France regarderait la Russie comme le pays des fées.
—Il ne faut pas vous en tenir aux apparences, vous devez juger le fond des choses car vous avez tout ce qu'il faut pour cela. Adieu, je ne voulais que vous dire bonsoir, la chaleur me fatigue; n'oubliez pas de vous faire montrer dans le plus grand détail mes nouveaux appartements, ils ont été refaits sur les idées de l'Empereur. Je donnerai des ordres pour qu'on vous fasse tout voir.»
En sortant elle me laissa l'objet de la curiosité générale et de la bienveillance apparente des assistants.
Cette vie de la cour est si nouvelle pour moi qu'elle m'amuse: c'est un voyage dans l'ancien temps; je me crois à Versailles et reculé d'un siècle. La politesse et la magnificence, c'est ici le naturel; vous voyez combien Pétersbourg est loin de notre Paris actuel. Il y a du luxe à Paris, de la richesse, de l'élégance même; mais il n'y a plus ni grandeur ni urbanité: depuis la première révolution nous habitons un pays conquis où les spoliateurs et les spoliés se sont abrités ensemble, comme ils ont pu. Pour être poli, il faut avoir quelque chose à donner: la politesse est l'art de faire aux autres les honneurs des avantages qu'on possède, de son esprit, de ses richesses, de son rang, de son crédit et de tout autre moyen de plaisir: être poli, c'est savoir offrir et accepter avec grâce: mais quand personne n'a rien d'assuré, personne ne peut rien donner. En France, aujourd'hui rien ne s'échange de gré à gré, tout s'arrache à l'intérêt, à l'ambition ou à la peur. La conversation même tombe à plat, dès qu'un secret calcul ne l'anime pas. L'esprit n'a de valeur que d'après le parti qu'on en peut tirer.
La sécurité dans les conditions est la première base de l'urbanité dans les rapports de la société et la source des saillies de l'esprit dans la conversation.
A peine reposés du bal de la cour, nous avons eu hier une autre fête au palais Michel chez la grande-duchesse Hélène, belle-sœur de l'Empereur, femme du grand-duc Michel et fille du prince Paul de Wurtemberg qui habite Paris. Elle passe pour l'une des personnes les plus distinguées de l'Europe, sa conversation est extrêmement intéressante. J'ai eu l'honneur de lui être présenté avant le bal; dans ce premier moment elle ne m'a dit qu'un mot; mais pendant la soirée, elle m'a donné plusieurs fois l'occasion de causer avec elle. Voici ce que j'ai retenu de ses gracieuses paroles:
«On m'a dit que vous aviez à Paris et à la campagne une société fort agréable.