Les soldats au bivouac sont soumis à une discipline plus sévère qu'à la caserne: tant de rigidité en pleine paix, en plein champ et un jour de fête, me rappelle le mot du grand-duc Constantin sur la guerre. «Je n'aime pas la guerre, disait-il; elle gâte les soldats, salit les habits et détruit la discipline.»
Ce prince ne disait pas tout; il avait un autre motif pour ne pas aimer la guerre. C'est ce qu'a prouvé sa conduite en Pologne.
Le jour du bal et de l'illumination, à sept heures du soir, on se rend au palais Impérial. Les personnes de la cour, le corps diplomatique, les étrangers invités et les soi-disant gens du peuple admis à la fête, sont introduits pêle-mêle dans les grands appartements. Pour les hommes, excepté les mugics en habit national, et les marchands qui portent le cafetan, le tabarro, manteau vénitien par-dessus l'uniforme, est de rigueur; parce que cette fête s'appelle un bal masqué.
Vous attendez là pendant assez longtemps, pressé par la foule, l'apparition de l'Empereur et de la famille Impériale. Dès que le maître, ce soleil du palais, commence à poindre, l'espace s'ouvre devant lui; suivi de son noble cortège, il traverse librement et sans même être effleuré par la foule, des salles où l'instant d'auparavant on n'aurait pas cru pouvoir laisser pénétrer une seule personne de plus. Aussitôt que Sa Majesté a disparu, le flot des paysans se referme derrière elle. C'est toujours l'effet du sillage après le passage d'un vaisseau.
La noble figure de Nicolas, dont la tête domine toutes les têtes, imprime le respect à cette mer agitée, c'est le Neptune de Virgile; on ne saurait être plus Empereur qu'il ne l'est. Il danse pendant deux ou trois heures de suite des polonaises avec des dames de sa famille et de sa cour. Cette danse était autrefois une marche cadencée et cérémonieuse: aujourd'hui, c'est tout bonnement une promenade au son des instruments. L'Empereur et son cortège serpentent d'une manière surprenante au milieu de la foule, qui, sans prévoir la direction qu'il va prendre, se sépare cependant toujours à temps pour ne pas gêner la marche du souverain.
L'Empereur parle à quelques hommes à barbes, habillés à la russe, c'est-à-dire vêtus de la robe persane, et vers dix heures, à la nuit close, l'illumination commence. Je vous ai déjà dit la promptitude magique avec laquelle on voit s'allumer des milliers de lampions: c'est une vraie féerie.
On m'avait assuré qu'ordinairement plusieurs vaisseaux de la marine Impériale s'approchent du rivage à ce moment de la fête, et répondent à la musique de terre par des salves d'artillerie lointaines. Hier, le mauvais temps nous priva de ce magnifique épisode de la fête. Je dois cependant ajouter qu'un Français, depuis longtemps établi dans ce pays, m'a raconté que tous les ans il survient quelque chose qui fait manquer l'illumination des navires. Choisissez entre le dire des habitants et l'assertion des étrangers.
Nous avons cru pendant une grande partie du jour que l'illumination n'aurait pas lieu. Vers les trois heures, comme nous étions à dîner au palais anglais, un grain est venu fondre sur Péterhoff: les arbres du parc s'agitaient violemment, leurs cimes se tordaient dans les airs, leurs branches rasaient le sol, et tandis que nous considérions ce spectacle, nous étions loin de penser que les sœurs, les mères, les amis d'une foule de personnes assises tranquillement à la même table que nous, périssaient sur l'eau par ce même coup de vent dont nous observions froidement les effets. Notre curiosité insouciante approchait de la gaieté, tandis qu'un grand nombre de barques parties de Pétersbourg pour se rendre à Péterhoff, chaviraient au milieu du golfe. Aujourd'hui on avoue deux cents personnes noyées, d'autres disent quinze cents, deux mille: nul ne saura la vérité, et les journaux ne parleront pas du malheur, ce serait affliger l'Impératrice et accuser l'Empereur.
Le secret des désastres du jour a été gardé pendant toute la soirée; rien n'a transpiré qu'après la fête: et ce matin la cour n'en paraît ni plus ni moins triste; là l'étiquette veut avant tout que personne ne parle de ce qui occupe la pensée de tous; même hors du palais, les confidences ne se font qu'à demi-mot, en passant et bien bas. La tristesse habituelle de la vie des hommes en ce pays vient de ce qu'elle est comptée pour rien par eux-mêmes; chacun sent que son existence tient à un fil et chacun prend là-dessus son parti, pour ainsi dire, de naissance.
Tous les ans, des accidents semblables, quoique moins nombreux, attristent les fêtes de Péterhoff qui se changeraient en un deuil imposant, en une pompe funèbre, si d'autre que moi venaient à penser à tout ce que coûte cette magnificence, mais ici je suis seul à réfléchir.