Depuis hier les esprits superstitieux ont recueilli plus d'un triste pronostic: le temps qui avait été beau pendant trois semaines n'a changé que le jour de la fête de l'Impératrice; le chiffre de cette princesse ne voulait pas s'allumer: l'homme chargé de cette partie essentielle de l'illumination monte au sommet de la pyramide et se met à l'œuvre; mais le vent éteint ses lampions à mesure qu'il les allume. Il remonte à plusieurs reprises; enfin le pied lui manque, il tombe d'une hauteur de soixante-dix pieds et se tue sur la place. On l'emporte: le chiffre reste, à demi effacé!…
L'effrayante maigreur de l'Impératrice, son air languissant, son regard terne rendent ces présages plus sinistres. La vie qu'elle mène lui devient mortelle: des fêtes, des bals tous les soirs! Il faut s'amuser ici incessamment sous peine d'y mourir d'ennui.
Pour l'Impératrice et pour les courtisans zélés le spectacle des revues, des parades commence de bonne heure le matin; elles sont toujours suivies de quelques réceptions; l'Impératrice rentre dans son intérieur pour un quart d'heure, puis elle va se promener en voiture pendant deux heures; ensuite elle prend un bain avant de ressortir à cheval; rentrée chez elle une seconde fois, elle reçoit encore: enfin elle va visiter quelques établissements utiles qu'elle dirige ou quelque personne de son intimité; elle sort de là pour suivre l'Empereur au camp. Il y en a toujours un quelque part: ils rentrent pour danser; et voilà comment sa journée, son année se passent, et comment ses forces se perdent avec sa vie.
Les personnes qui n'ont pas le courage ou la santé nécessaires pour partager cette terrible vie, ne sont pas en faveur.
L'Impératrice me disait l'autre jour, en parlant d'une femme très-distinguée, mais délicate: «Elle est toujours malade!» Au ton, à l'air dont fut prononcé ce jugement, je sentis qu'il décidait du sort d'une famille. Dans un monde où l'on ne se contente pas des bonnes intentions une maladie équivaut à une disgrâce.
L'Impératrice ne se croit pas plus dispensée que les autres de la nécessité de payer de sa personne.
Elle ne peut se résigner à laisser l'Empereur s'éloigner d'elle un instant. Les princes sont de fer!… La noble femme voudrait et croit par moments n'être pas sujette aux infirmités humaines; mais la privation totale de repos physique et moral, le manque d'occupation suivie, l'absence de toute conversation sérieuse, la nécessité toujours renaissante des distractions qui lui sont imposées, tout nourrit la fièvre qui la mine et voilà comment ce terrible genre de vie lui est devenu funeste et indispensable. Elle ne peut aujourd'hui ni le quitter ni le soutenir. On craint la consomption, le marasme, on craint surtout pour elle l'hiver de Pétersbourg; mais rien ne la déciderait à passer six mois loin de l'Empereur[24].
A la vue de cette figure intéressante, mais dévastée par la souffrance, errant comme un spectre au milieu d'une fête qu'on appelle la sienne et qu'elle ne reverra peut-être plus, je me sens le cœur navré; et tout ébloui que je suis du faste des grandeurs humaines, je fais un retour sur les misères de notre nature. Hélas! plus on tombe de haut et plus rude est la chute. Les grands expient en un jour, dès ce monde, toutes les privations du pauvre pendant une longue vie.
L'inégalité des conditions disparaît sous le court et pesant niveau de la souffrance. Le temps n'est qu'une illusion dont la passion s'affranchit: l'intensité du sentiment, plaisir au douleur, telle est la mesure de la réalité… Cette réalité fait tôt ou tard sa part aux idées sérieuses dans la vie la plus frivole; et le sérieux forcé est amer autant que l'autre eût été doux. À la place de l'Impératrice je n'aurais pas voulu laisser célébrer ma fête hier, si toutefois j'avais eu le pouvoir de me soustraire à ce plaisir d'étiquette.
Les personnes, même les plus haut placées, sont mal inspirées lorsqu'elles prétendent s'amuser à jour fixe. Une date solennisée chaque année ne sert qu'à faire mieux sentir les progrès du temps par la comparaison du présent et du passé. Les souvenirs, bien qu'on les célèbre par des réjouissances, nous inspirent toujours une foule d'idées tristes; la première jeunesse évanouie, nous entrons dans la décadence; au retour de chaque fête périodique nous avons quelques joies de moins avec quelques regrets de plus: l'échange est douloureux! Ne vaudrait-il pas mieux laisser les jours fuir en silence? Voix plaintives de la mort, les anniversaires sont les échos du temps.