Je vous laisse à penser si la chute fut rude! La tête rebondit sur les bûches et le retentissement du coup arriva jusqu'à mon oreille, bien que je me fusse arrêté à une cinquantaine de pas. Je crus l'homme tué, le sang lui couvrait la figure; cependant revenu du premier étourdissement, ce pauvre sauvage pris au piège, se relève; ce qu'on aperçoit de son visage sous les taches de sang est d'une pâleur effrayante; il se met à beugler comme un bœuf; ses horribles cris diminuaient ma compassion, il me semblait que ce n'était plus qu'une brute et que j'avais tort de m'attendrir sur lui comme sur un de mes semblables. Plus l'homme hurlait plus mon cœur s'endurcissait: tant il est vrai que nous avons besoin que les objets de notre compassion conservent quelque sentiment de leur propre dignité pour que nous puissions prendre sérieusement part à leur peine!!.. la pitié est une association; et quel est l'homme qui voudrait s'associer à ce qu'il méprise?

On l'emporte enfin quoiqu'il oppose une résistance désespérée et assez longue: une petite barque amenée à l'instant même par d'autres agents de police s'approche rapidement; on garrotte le prisonnier, et les mains attachées derrière le dos, on le jette sur le nez au fond du bateau; cette seconde chute, fort rude encore, est suivie d'une grêle de coups; ce n'est pas tout et vous n'êtes pas au bout du supplice préalable; le sergent qui l'a saisi ne voit pas plutôt la victime abattue qu'il lui saute sur le corps; je m'étais approché, j'ai donc été témoin de ce que je vous raconte. Ce bourreau étant descendu à fond de cale et marchant sur le dos du patient, se mit à trépigner à coups redoublés sur ce pauvre homme, et à fouler aux pieds le malheureux comme on vendange la grappe dans le pressoir. Pendant cette horrible exécution, les hurlements féroces du supplicié redoublèrent d'abord; mais quand ils commencèrent à faiblir j'ai senti que la force me manquait à moi-même et j'ai fui, ne pouvant rien empêcher: j'en avais vu trop… Voilà ce qui s'est passé sous mes yeux en pleine rue pendant une promenade de récréation, car je voulais me reposer au moins pour quelques jours de mon métier de voyageur écrivain. Mais comment réprimer mon indignation? elle m'a fait reprendre la plume à l'instant.

Ce qui me révolte, c'est le spectacle de l'élégance la plus raffinée à côté d'une barbarie si repoussante. S'il y avait moins de luxe et de délicatesse dans la vie des gens du monde, la condition des hommes du peuple m'inspirerait moins de pitié. De tels faits et tout ce qu'ils nous laissent deviner, me feraient haïr le plus beau pays de la terre, à plus forte raison me font-ils détester une lande badigeonnée, un marais plâtré. Quelle exagération! s'écrieront les Russes!.. ne voilà-t-il pas de bien grandes phrases pour peu de chose!!! Vous appelez cela peu de chose, je le sais, et c'est ce que je vous reproche, l'habitude que vous avez de ces horreurs explique votre indifférence sans la justifier. Vous ne faites pas plus d'état des cordes dont vous voyez garrotter un homme que du collier de force qu'on met à vos chiens de chasse.

J'en conviens, ces actes sont dans vos mœurs, car je n'ai pu saisir une expression de blâme ou d'horreur sur la physionomie d'aucun des spectateurs de ces abominables scènes; et il y avait là des hommes de toutes les classes. Si vous me donnez cette approbation tacite de la foule pour une excuse, nous sommes d'accord.

En plein jour, en pleine rue, frapper un homme à mort avant de le juger, voilà ce qui paraît fort simple au public et aux sbires de Pétersbourg. Bourgeois, seigneurs, soldats et citadins; pauvres et riches, grands et petits, élégants et manants, rustres et dandys, tous les Russes s'entendent pour laisser s'opérer tranquillement de telles choses sous leurs yeux, sans s'embarrasser de la légalité de l'acte. Ailleurs le citoyen est protégé par tout le monde contre l'agent du pouvoir qui abuse: ici, l'agent public est protégé contre la juste réclamation du particulier maltraité. Le serf ne réclame pas.

L'Empereur Nicolas a fait un code! Si les faits que je vous raconte sont d'accord avec les lois de ce code, tant pis pour le législateur; s'ils sont illégaux, tant pis pour l'administrateur. C'est toujours l'Empereur qui est responsable. Quel malheur de n'être qu'un homme quand on accepte la charge d'un dieu!… et qu'on est forcé de l'accepter! Le gouvernement absolu ne devrait être confié qu'à des anges.

Je proteste de l'exactitude des faits que j'ai rapportés; je n'ai ni ajouté ni retranché un geste dans le récit que vous venez de lire, et je suis rentré pour le joindre à ma lettre, pendant que les moindres circonstances de la scène m'étaient encore présentes à la pensée[30].

Si de pareils détails pouvaient se publier à Pétersbourg avec les commentaires indispensables pour les faire remarquer par des esprits blasés sur tous les genres de férocité et d'illégalités, ils ne produiraient pas le bien qu'on s'en pourrait promettre. L'administration russe s'arrangerait de manière à ce que la police de Pétersbourg affectât dorénavant plus de douceur dans ses rapports avec les hommes du peuple, ne fût-ce que par respect pour les yeux délicats des étrangers: voilà tout!… Les mœurs d'un peuple sont le produit lent de l'action réciproque des lois sur les usages et des usages sur les lois; elles ne se changent pas d'un coup de baguette. Celles des Russes, malgré toutes les prétentions de ces demi-sauvages, sont et resteront encore longtemps cruelles. Il n'y a guère plus d'un siècle qu'ils étaient de vrais Tatares; c'est Pierre-le-Grand qui a commencé à forcer les hommes d'introduire les femmes dans les assemblées; et sous leur élégance moderne, plusieurs de ces parvenus de la civilisation ont conservé la peau de l'ours, ils n'ont fait que la retourner, mais pour peu qu'on gratte, le poil se retrouve et se redresse[31].

A présent qu'il a laissé passer l'époque de la chevalerie dont les nations de l'Europe occidentale ont si bien profité dans leur jeunesse, ce qu'il faudrait à ce peuple, c'est une religion indépendante et conquérante: la Russie a de la foi; mais la foi politique n'émancipe pas l'esprit de l'homme, elle le renferme dans le cercle étroit de ses affections naturelles; avec la foi catholique, les Russes acquerraient bientôt des idées générales basées sur une instruction raisonnable et sur une liberté proportionnée à leurs lumières: quant à moi, je suis persuadé que de cette hauteur, s'ils y pouvaient atteindre, ils domineraient le monde. Le mal est profond; et les remèdes employés jusqu'ici n'agissaient qu'à la surface, ils ont caché la plaie sans la guérir. La bonne civilisation va du centre à la circonférence, tandis que la civilisation russe est venue de la circonférence au centre; c'est de la barbarie recrépie, voilà tout.

De ce qu'un sauvage a la vanité d'un homme du monde, s'ensuit-il qu'il en ait la culture? Je l'ai dit, je le répète et je le répéterai peut-être encore: les Russes tiennent bien moins à être civilisés qu'à nous faire croire qu'ils le sont. Tant que cette maladie de la vanité publique leur rongera le cœur et leur faussera l'esprit, ils auront quelques grands seigneurs qui pourront jouer à l'élégance chez eux et chez nous, et ils resteront barbares au fond: mais malheureusement le sauvage a des armes à feu.