L'Empereur Nicolas justifie mon jugement; il a pensé avant moi que le temps des apparences est passé pour la Russie, et que tout l'édifice de la civilisation est à refaire dans ce pays: il a repris la société en sous-œuvre; Pierre, dit le Grand, la renverserait une seconde fois pour la rebâtir, Nicolas est plus habile. Je me sens saisi de respect devant cet homme qui, de toute la force de sa volonté, lutte en secret contre l'œuvre du génie de Pierre-le-Grand; tout en déifiant ce grand réformateur, il ramène à son naturel une nation fourvoyée durant plus d'un siècle dans les voies de l'imitation.

La pensée de l'Empereur actuel se manifeste jusque dans les rues de Pétersbourg: il ne s'amuse pas à bâtir à la hâte des colonnades de briques recrépies; partout il remplace l'apparence par la réalité, partout la pierre chasse le plâtre et des édifices d'une architecture forte et massive font disparaître les prestiges d'une fausse grandeur. C'est en ramenant d'abord un peuple à son caractère primitif qu'on le rend capable et digne de la vraie civilisation sans laquelle une nation ne saurait travailler pour la postérité; pour qu'un peuple produise tout ce qu'il peut produire, il ne s'agit pas de lui faire copier les étrangers, il faut développer, sans le contrarier, le génie national. Ce qui dans ce monde approche le plus de la Divinité, c'est la nature. La nature appelle les Russes aux grandes choses, tandis que depuis leur soi-disant civilisation, on les occupait à des minuties: l'Empereur Nicolas a compris leur vocation mieux que ses devanciers, et sous ce règne tout s'est agrandi par un retour à la vérité.

Une colonne domine Pétersbourg: c'est le plus grand morceau de granit qui ait été taillé de main d'homme, sans excepter les monuments égyptiens. Un jour, soixante-dix mille soldats, la cour, la ville et une partie de la campagne affluèrent sans se gêner, sans se fouler, sur la place du palais Impérial pour assister dans un silence religieux à la miraculeuse érection de ce monument conçu, exécuté, mis en place par un Français, M. de Montferrand; car les Français sont encore nécessaires aux Russes. Des machines prodigieuses fonctionnent avec succès; les mécaniques animent la pierre, et au moment où la colonne, sortant de ses entraves, se lève comme animée de sa propre vie et semble se mouvoir d'elle-même, alors l'armée, la foule, l'Empereur lui-même, tombent à genoux pour remercier Dieu d'un tel miracle et le louer des grandes choses qu'il leur permet d'accomplir. Voilà ce que j'appelle une fête nationale: ceci n'est pas un tableau de genre, une flatterie qu'on pourrait prendre pour une satire, comme la mascarade de Péterhoff, c'est un tableau d'histoire et du plus haut style. Le grand, le petit, le mauvais, le sublime, tous les contraires entrent dans la constitution de ce singulier pays, le silence perpétue le prodige et empêche la machine de se briser.

L'Empereur Nicolas étend la réforme jusque sur le langage des personnes qui l'entourent; il exige qu'on parle russe à la cour. La plupart des femmes du monde, surtout de celles qui sont nées à Saint-Pétersbourg, ignorent leur langue nationale: mais elles apprennent quelques phrases de russe qu'elles débitent pour obéir à l'Empereur, lorsqu'il vient à passer dans les salles du palais où leur service les retient; l'une d'elles est toujours de garde pour annoncer à temps par un signe convenu l'arrivée du maître: aussitôt les conversations françaises cessent et les phrases russes destinées à flatter l'oreille Impériale, retentissent dans le palais; le souverain s'applaudit de voir jusqu'où s'étend son pouvoir de réformateur, et ses sujettes rebelles par espièglerie se mettent à rire dès qu'il est passé… Je ne sais de quoi je suis le plus frappé en voyant cette immense puissance, de sa force ou de sa faiblesse!

Mais comme tout réformateur, l'Empereur est doué de l'opiniâtreté qui finit par réussir.

A l'extrémité de la place, vaste comme un pays, où s'élève la colonne, vous voyez une montagne de granit: l'église de Saint-Isaac de Pétersbourg. Ce monument est moins pompeux, moins beau de dessin et moins chargé d'ornements que Saint-Pierre de Rome, mais tout aussi étonnant. Il n'est point terminé, on ne peut donc juger de l'ensemble, ce sera une œuvre hors de proportion avec ce que l'esprit du siècle enfante aujourd'hui chez les autres peuples. Ses matériaux sont le granit, le bronze et le fer: rien d'autre. La couleur en est imposante, mais sombre; commencé sous Alexandre, ce merveilleux temple sera bientôt achevé sous Nicolas par le même Français, M. de Montferrand, qui a élevé la colonne.

Tant d'efforts au profit d'un culte tronqué par la politique! Hé quoi! la parole de Dieu ne se fera jamais entendre sous cette voûte? Les temples grecs ne servent plus de toit à la chaire de vérité. Au mépris des saint Athanase, des saint Chrysostôme, la religion ne s'enseigne point publiquement aux Russes. Les Grecs-Moscovites retranchent la parole de leur culte, tandis que les protestants réduisent le leur à la parole; ni les uns ni les autres ne veulent écouter le Christ qui, la croix à la main, rassemblant des deux bouts de la terre ses troupeaux égarés, crie du haut de la chaire de Saint-Pierre: «Venez à moi, vous tous qui avez le cœur pur, qui avez des oreilles pour entendre et des yeux pour voir!…»

L'Empereur, aidé de ses armées de soldats et d'artistes aura beau s'évertuer, il n'investira jamais l'Église grecque d'une puissance que Dieu ne lui a pas donnée: on peut la rendre persécutrice, on ne la rendra point apostolique, c'est-à-dire, civilisatrice, et conquérante dans le monde moral: discipliner des hommes, ce n'est pas convertir les âmes. Cette Église politique et nationale n'a ni la vie morale, ni la vie surnaturelle. Tout vient à manquer à qui manque d'indépendance. Le schisme, en séparant le prêtre de son chef indépendant, le met aussitôt dans la main de son prince temporel; ainsi la révolte est punie par l'esclavage. Il faudrait douter de Dieu si l'instrument de l'oppression devenait celui de la délivrance.

Aux époques les plus sanglantes de l'histoire, l'Église catholique travaillait encore à émanciper les nations: le prêtre adultère vendait le Dieu du ciel au Dieu du monde pour tyranniser l'homme au nom du Christ; mais ce prêtre impie, alors même qu'il donnait la mort au corps, éclairait encore l'esprit; car tout détourné de ses voies qu'il était, il faisait pourtant partie d'une Église qui possédait la vie et la lumière; le prêtre grec ne donne ni la vie ni la mort: il est mort lui-même.

Des signes de croix, des salutations dans la rue, des génuflexions devant des chapelles, des prosternations de vieilles dévotes contre le pavé des églises, des baisements de main; une femme, des enfants, et le mépris universel, voilà tout le fruit que le pope a recueilli de son abdication… voilà tout ce qu'il a pu obtenir de la nation la plus superstitieuse du monde… Quelle leçon!… quelle punition! Voyez et admirez, c'est au milieu du triomphe de son schisme que le prêtre schismatique est frappé d'impuissance. Le prêtre, lorsqu'il veut accaparer le pouvoir temporel, périt faute de vues assez élevées pour reconnaître la voie que Dieu lui ouvre, le prêtre qui se laisse détrôner par le roi périt faute de courage pour suivre cette voie: tous les deux manquent également à leur vocation suprême.