Le jeune Russe, auteur de ce fragment, voulant justifier par le souvenir des horreurs de notre révolution la férocité des hommes de son pays, a cité chez nous un acte de cruauté: le massacre de M. de Belzunce à Caen. Il aurait pu grossir sa liste: mademoiselle de Sombreuil forcée de boire un verre de sang pour racheter la vie de son père, la mort héroïque de l'archevêque d'Arles et de ses glorieux compagnons de martyre dans le cloître des Carmes à Paris, les mitraillades de Lyon et… honte éternelle au zèle des bourreaux révolutionnaires!! les promesses trompeuses des mitrailleurs pour engager celles des victimes qui vivaient encore, après la première décharge de mousqueterie, à se relever; les noyades de Nantes surnommées par Carrier les mariages républicains, et bien d'autres atrocités que les historiens n'ont pas même recueillies, pourraient servir à prouver que la férocité humaine n'est qu'endormie chez les nations les plus civilisées; pourtant il y a une différence entre la cruauté méthodique, froide et durable des mugics et la frénésie passagère des Français. Ceux-ci, pendant la guerre qu'ils faisaient à Dieu et à l'humanité, n'étaient pas dans leur état naturel: la mode du sang avait changé leur caractère, et l'inconséquence des passions présidait à leurs actes; car jamais ils ne furent moins libres qu'à l'époque où tout se faisait chez eux au nom de la liberté. Vous allez voir au contraire les Russes s'entr'égorger sans démentir leur caractère; c'est un devoir qu'ils accomplissent.

Chez ce peuple obéissant l'influence des institutions sociales est si grande dans toutes les classes, l'éducation involontaire des habitudes domine tellement les caractères, que les derniers emportements de la vengeance y paraissent encore réglés par une certaine discipline. Là, le meurtre calculé s'exécute en cadence; des hommes donnent la mort à d'autres hommes militairement, religieusement, sans colère, sans émotion, sans paroles, avec un calme plus terrible que le délire de la haine. Ils se heurtent, se renversent, s'écrasent, ils se passent sur le corps les uns des autres comme des mécaniques tournent régulièrement sur leurs pivots. Cette impassibilité physique au milieu des actes les plus violents, cette monstrueuse audace dans la conception, cette froideur dans l'exécution, ce silence de la rage, ce fanatisme muet, c'est, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'innocence du crime; un certain ordre contre nature préside dans cet étonnant pays aux excès les plus inouïs; la tyrannie et la révolte y marchent en mesure et se règlent sur le pas l'une de l'autre.

Ici la terre même, l'aspect monotone des campagnes commandent la symétrie: l'absence complète de mouvement dans un terrain partout uni et le plus souvent nu, le manque de variété dans la végétation toujours pauvre des terres septentrionales, le défaut absolu d'accidents pittoresques dans d'éternelles plaines où l'on dirait qu'un seul site obsède le voyageur et le poursuit comme un rêve d'une extrémité de l'Empire à l'autre; enfin, tout ce que Dieu n'a pas fait pour ce pays y concourt à l'imperturbable uniformité de la vie politique et sociale des hommes.

Comme tout se ressemble, l'immense étendue du territoire n'empêche pas que tout ne s'exécute d'un bout de la Russie à l'autre avec une ponctualité, avec un accord magiques. Si jamais on réussissait à opérer une véritable révolution par le peuple russe, le massacre serait régulier comme les évolutions d'un régiment. On verrait les villages changés en casernes et le meurtre organisé sortant tout armé des chaumières s'avancer en ligne, en bon ordre; enfin, les Russes se prépareraient au pillage depuis Smolensk jusqu'à Irkutsk, comme ils marchent à la parade sur la place du palais d'hiver à Pétersbourg. De tant d'uniformité il résulte entre les dispositions naturelles du peuple et ses habitudes sociales un accord dont les effets peuvent devenir prodigieux en bien comme en mal.

Tout est obscur dans l'avenir du monde; mais ce qui est certain, c'est qu'il verra d'étranges scènes qui seront jouées devant les nations par cette nation prédestinée.

C'est presque toujours par un respect aveugle pour le pouvoir que les Russes troublent l'ordre public. Ainsi, s'il faut en croire ce qu'on répète tout bas, sans le mot de l'Empereur aux députés des paysans, ceux-ci n'auraient pas pris les armes.

J'espère que ce fait et ceux que je vous ai cités ailleurs vous feront apercevoir le danger d'inculquer des opinions libérales à des populations si mal préparées pour les comprendre. En fait de liberté politique, plus on aime la chose, plus on doit éviter d'en prononcer le nom devant des hommes qui ne peuvent que compromettre une cause sainte par leur manière de la défendre; c'est ce qui me fait douter de l'imprudente réponse attribuée à l'Empereur. Ce prince connaît mieux que personne le caractère de son peuple, et je ne puis m'imaginer qu'il ait provoqué la révolte des paysans, même sans le vouloir. Toutefois, je dois ajouter que plusieurs personnes bien instruites pensent là-dessus tout autrement que je ne pense.

Les horreurs de l'émeute sont décrites par l'auteur de Thelenef avec une exactitude d'autant plus scrupuleuse, que l'action principale s'est passée dans la famille même de celui qui la raconte.

S'il s'est permis d'ennoblir le caractère et l'amour des deux jeunes gens, c'est qu'il a l'imagination poétique; mais tout en embellissant les sentiments il conserve aux hommes leurs habitudes nationales: enfin ni par les faits, ni par les passions, ni par les mœurs, ce petit roman ne me paraît déplacé au milieu d'un ouvrage dont tout le mérite consiste dans la vérité des peintures.

J'ajoute que des scènes sanglantes se renouvellent encore journellement sur plusieurs points de la même contrée, où l'ordre public vient d'être troublé et rétabli d'une si effroyable manière. Vous voyez que les Russes ont mauvaise grâce de reprocher à la France ses désordres politiques, et d'en tirer des conséquences en faveur du despotisme. Qu'on accorde pendant vingt-quatre heures la liberté de la presse à la Russie, ce que vous apprendrez vous fera reculer d'horreur. Le silence est indispensable à l'oppression. Sous un gouvernement absolu il est telle indiscrétion qui équivaut à un crime de haute trahison.