S'il se trouve parmi les Russes de meilleurs diplomates que chez les peuples les plus avancés en civilisation, c'est que nos journaux les avertissent de tout ce qui se passe et se projette chez nous, et qu'au lieu de leur déguiser nos faiblesses avec prudence, nous les leur révélons avec passion tous les matins, tandis qu'au contraire leur politique byzantine travaillant dans l'ombre, nous cache soigneusement ce qu'on pense, ce qu'on fait et ce qu'on craint chez eux. Nous marchons au grand jour, ils avancent à couvert: la partie n'est pas égale. L'ignorance où ils nous laissent nous aveugle; notre sincérité les éclaire; nous avons la faiblesse du bavardage, ils ont la force du secret: voilà surtout ce qui fait leur habileté.
HISTOIRE DE THELENEF.[33]
Les terres du prince *** étaient administrées depuis plusieurs années par un intendant, nommé Thelenef. Le prince ***, occupé ailleurs, ne pensait guère à ses domaines; trompé dans ses espérances ambitieuses, il voyagea longtemps pour secouer l'ennui du grand seigneur disgracié; puis, lorsqu'il fut las de demander aux arts et à la nature des consolations contre les mécomptes de la politique, il revint dans son pays, afin de se rapprocher de la cour qu'il ne quitte plus et pour tâcher, à force de soins et d'assiduités, de recouvrer la faveur du maître.
Mais tandis que sa vie et sa fortune s'épuisaient infructueusement à faire tour à tour le courtisan à Saint-Pétersbourg et l'amateur des antiquités dans le midi de l'Europe, il perdait l'affection de ses paysans, exaspérés par les mauvais traitements de Thelenef.
Cet homme était souverain dans les vastes domaines de Vologda[34], où sa manière d'exercer l'autorité seigneuriale le faisait exécrer.
Mais Thelenef avait une fille charmante nommée Xenie[35]: la douceur de cette jeune personne était une vertu infuse, car ayant de bonne heure perdu sa mère, elle ne reçut d'éducation que celle que son père lui pouvait donner. Il lui enseigna le français: elle apprit pour ainsi dire par cœur quelques classiques du siècle de Louis XIV oubliés dans le château de Vologda par le père du prince. La Bible, les Pensées de Pascal, Télémaque étaient ses livres favoris; quand on lit peu d'auteurs, qu'on les choisit bien, et qu'on les relit souvent, on profite beaucoup de ses lectures. Une des causes de la frivolité des esprits modernes, c'est la quantité de livres plutôt mal lus que mal écrits, dont le monde est inondé. Un service à rendre aux générations à venir, ce serait de leur apprendre à lire, talent qui devient de plus en plus rare depuis que tout le monde sait écrire…
Grâce à sa réputation de savante, Xenie à dix-neuf ans jouissait dans tout le gouvernement de *** d'une considération méritée. On venait la consulter de tous les villages voisins; dans les maladies, dans les affaires, dans les chagrins des pauvres paysans, Xenie était leur guide et leur appui.
Son esprit conciliateur lui attirait souvent les réprimandes de son père; mais la certitude d'avoir fait quelque bien ou empêché quelque mal la dédommageait de tout. Dans un pays où en général les femmes ont peu d'influence[36], elle exerçait un pouvoir que nul homme du canton n'eût pu lui disputer: le pouvoir de la raison sur des esprits bruts.
Son père même, tout violent qu'il était par nature et par habitude, ressentait l'influence de cette âme bienfaisante, il rougissait trop souvent de se voir arrêté dans l'explosion de sa colère par la crainte de faire quelque peine à Xenie, et comme un prince tyrannique se reprocherait la clémence, il s'accusait d'être trop débonnaire. Il s'était fait une vertu de ses emportements qu'il qualifiait de justice, mais que les serfs du prince *** nommaient d'un autre nom.
Le père et la fille habitaient le château de Vologda situé dans une plaine d'une étendue immense, mais d'un aspect assez pastoral pour la Russie.