Le château est bâti au bord d'un lac qui l'entoure de trois côtés. Ce lac aux rives plates communique avec le Volga par des émissaires dont le cours peu rapide et divisé en plusieurs bras n'est pas long. Ces ruisseaux tortueux coulent encaissés dans le terrain de la plaine, et l'œil, sans pouvoir jouir de la vue des méandres cachés, en suit vaguement de loin les sinuosités, guidé par des touffes de saules grêles, chétifs, et par d'autres broussailles malingres croissant çà et là le long des profonds canaux creusés à travers la prairie qu'ils sillonnent en sens divers, sans l'embellir ni la fertiliser, car l'eau qui s'égare n'améliore pas des terrains marécageux.
L'aspect de l'habitation a un certain caractère de grandeur. Des fenêtres de ce château la vue s'étend d'un côté sur le lac, qui rappelle la mer, car ses rives unies et sableuses disparaissent matin et soir dans les brumes de l'horizon, de l'autre, sur de vastes pâtures coupées de fossés et parsemées d'oseraies. Ces herbages non fauchés font la principale richesse du pays, et les soins donnés à l'éducation des bestiaux qui les parcourent en liberté, l'unique occupation des paysans.
De nombreux troupeaux paissent au Lord du lac de Vologda. Ces groupes d'animaux, uniques accidents du paysage, attirent seuls les regards dans des campagnes plates et froides où les horizons sans dessins, le ciel toujours gris et brumeux ne varient la monotonie des lointains ni par les lignes ni par les couleurs. Les bêtes, d'une race petite, débile, se ressentent des rigueurs du climat; mais malgré leur mince apparence, l'émail de leur robe égaie un peu les berges élevées qui forment digues dans le marais: cette diversité de tons repose l'œil des teintes tourbeuses de la prairie, espèce de bas-fond où croissent plus de glaïeuls que d'herbes. De tels paysages n'ont rien de beau sans doute, néanmoins ils sont calmes, imposants, vagues, grands, et dans leur sérénité profonde ils ne manquent ni de majesté ni de poésie: c'est l'Orient sans soleil.
Un matin, Xenie était sortie en même temps que son père pour assister avec lui au dénombrement des bestiaux, opération qu'il faisait lui-même chaque jour. Les animaux rangés pittoresquement de distance en distance devant le château animaient le rivage et brillaient sur le gazon au lever du soleil, tandis que la cloche d'une chapelle voisine appelait à la prière du matin quelques femmes désœuvrées, grâce à leurs infirmités, et quelques vieillards caducs qui jouissaient du repos de l'âge avec résignation. La noblesse de ces fronts à cheveux blancs, les teintes encore rosées de ces figures à barbes d'argent, prouvent la salubrité de l'air et attestent la beauté de la race humaine sous cette zone glacée. Ce n'est pas aux jeunes visages qu'il faut demander si l'homme est beau dans un pays.
«Voyez, mon père, dit Xenie en traversant la digue qui réunit la presqu'île du château à la plaine, voyez le pavillon flotter sur la cabane de mon frère de lait.»
Les paysans russes s'absentent souvent par permission afin d'aller exercer leurs forces et leur industrie dans quelques villes voisines, et jusqu'à Saint-Pétersbourg; ils paient alors une redevance au maître, et ce qu'ils gagnent au delà est à eux. Quand un de ces serfs voyageurs revient chez sa femme, on voit s'élever sur leur cabane un pin en manière de mût et une oriflamme s'agite et brille au plus haut de l'arbre du retour, afin qu'à ce signe d'allégresse les habitants du hameau et ceux des villages voisins partagent la joie de l'épouse.
C'est d'après cet usage antique qu'on venait d'arborer la banderole sur le faîte de la chaumière des Pacôme. La vieille Elisabeth, la mère de Fedor, avait été la nourrice de Xenie.
«Il est donc revenu cette nuit, ton garnement de frère de lait? reprit
Thelenef.
—Ah! j'en suis bien aise, s'écria Xenie.
—Un mauvais sujet de plus dans le canton, répliqua Thelenef; nous n'en avons pas assez.»