Quelques moments se passent dans une attente pleine d'angoisse, une porte s'ouvre, Xenie respire à peine, un homme entre couvert de sueur et de sang. «C'est toi, compère Basile, dit Fedor en s'avançant au devant de l'étranger: tu viens seul?
—Non pas; un détachement de nos gens est là qui m'attend devant la porte… Pas de lumière?
—Je vais t'en donner», répond Fedor en montant les marches du petit escalier qu'il redescend à l'instant pour aller rallumer à la lampe de la madone celle qu'il vient de retirer des mains tremblantes de sa mère; il n'a fait qu'entr'ouvrir la porte contre laquelle les deux femmes restent appuyées pour mieux écouter.
«Tu veux du thé, compère?
—Oui.
—En voici.»
Le nouveau venu se mit à vider par petites gorgées la tasse que lui présentait Fedor.
Cet homme portait une marque de commandement sur la poitrine: vêtu comme les autres paysans, il était armé d'un sabre nu et ensanglanté; sa barbe épaisse et rousse lui donnait un air dur que ne tempérait nullement son regard de bête sauvage. Ce regard, qui ne peut se fixer sur rien, est fréquent parmi les Russes, excepté chez ceux qui sont tout à fait abrutis par l'esclavage; ceux-ci ont des yeux sans regard. Sa taille n'était pas haute, il avait le corps trapu, le nez camus, le front bombé mais bas, les pommettes de ses joues étaient très-saillantes et rouges, ce qui dénotait l'abus des liqueurs fortes. Sa bouche serrée laissait voir en s'ouvrant des dents blanches, mais aiguës et séparées: cette bouche était celle d'une panthère; la barbe touffue et emmêlée paraissait souillée d'écume; les mains étaient tachées de sang.
«D'où te vient ce sabre? dit Fedor.
—Je l'ai arraché des mains d'un officier que je viens de tuer avec son arme même. Nous sommes vainqueurs, la ville de *** est à nous… Ah! nous avons fait là bombance… et maison nette!… Tout ce qui n'a pas voulu se joindre à notre troupe et piller avec nous y a passé: femmes, enfants, vieillards, enfin tout!… Il y en a qu'on a fait bouillir dans la chaudière des vétérans sur la grande place…[42] Nous nous chauffions au même feu où cuisaient nos ennemis; c'était beau!»