Je suis monté sur la coupole d'airain de l'église de Saint-Isaac. Les échafaudages de ce dôme, l'un des plus élevés du monde, sont à eux seuls des monuments. L'église n'étant pas terminée, je ne puis avoir l'idée de l'effet qu'elle produira dans son ensemble.

On voit de là Pétersbourg et ses plats environs; c'est toujours la même chose à perte de vue, l'homme ne peut vivre ici que par des efforts soutenus. Le triste et pompeux résultat de ces merveilles me dégoûte des miracles humains, et servira, j'espère, de leçon aux princes qui s'aviseraient encore une fois de compter la nature pour rien dans le choix des lieux où doivent s'élever leurs villes. Une nation ne tombe guère dans de telles erreurs, elles sont ordinairement le fruit de l'orgueil des souverains. Ceux-ci se croient le pouvoir de faire de grandes choses dans les lieux où la Providence avait voulu ne rien faire du tout; ils prennent la flatterie à la lettre, et se regardent comme des esprits créateurs. Ce que les princes craignent le moins, c'est d'être dupes de leur amour-propre; ils se défient de tout, hors d'eux-mêmes.

J'ai visité quelques églises: celle de la Trinité est belle, mais nue comme l'intérieur de la plupart des églises grecques que j'ai vues ici: en revanche l'extérieur des dômes est revêtu d'azur et parsemé d'étoiles d'or très-brillantes. La cathédrale de Kasan bâtie par Alexandre est vaste et belle; mais on y entre par un coin: c'est pour respecter la loi religieuse qui veut que l'autel grec soit invariablement tourné au levant. La rue dite la Perspective n'étant pas dirigée de manière à obéir à ce règlement, on a mis l'église de travers; les gens de l'art ont eu le dessous, les fidèles l'ont emporté, et l'un des plus beaux monuments de la Russie a été gâté par la superstition.

L'église de Smolna est la plus grande et la plus magnifique de toutes celles de Pétersbourg: elle appartient à une congrégation, c'est une espèce de chapitre de femmes et de filles fondé par l'Impératrice Anne. Des bâtiments énormes sont destinés à loger ces dames. En parcourant l'enceinte de ce noble asile, de ce cloître grand comme une ville, mais dont l'architecture serait plus appropriée à un établissement militaire qu'à une congrégation, on ne sait où l'on est; ce qu'on voit n'est ni palais ni couvent: c'est une caserne de femmes.

En Russie tout est soumis au régime militaire; la discipline de l'armée règne dans le chapitre des dames de Smolna.

Près de là, on voit le petit palais de la Tauride bâti en quelques semaines par Potemkin, pour Catherine: palais élégant, mais abandonné; or, dans ce pays, ce qui est abandonné est bientôt détruit, car les pierres mêmes n'y durent qu'à condition qu'on les soigne.

Un jardin d'hiver occupait tout un côté de l'édifice: cette magnifique serre chaude est vide dans la saison où nous sommes; je la crois négligée en toutes saisons. C'est de la vieille élégance dépourvue de la majesté que le temps imprime sur ce qui est antique; de vieux lustres prouvent qu'on a donné là des fêtes, qu'on y a dansé, qu'on y a soupé. Je crois que le dernier bal qu'a vu et que verra la Tauride a eu lieu pour le mariage de la grande-duchesse Hélène, femme du grand-duc Michel.

Il y a dans un coin une Vénus de Médicis, qu'on dit vraiment antique; vous savez que ce type a été souvent reproduit par les Romains.

Cette statue est placée sur un piédestal et l'on y lit l'inscription suivante écrite en russe:

PRÉSENT DU PAPE CLÉMENT XI, À L'EMPEREUR PIERRE Ier. 1717 ou 1719.