Il s'est servi de ses avantages moins en législateur qu'en tyran pour repétrir sa nation au gré de sa volonté. Malheureusement cette volonté fut d'un magicien plutôt que d'un esprit vaste et solide. Les grands hommes pour faire l'avenir n'annulent point le passé, ils l'acceptent afin d'en modifier les conséquences. Loin de continuer à diviniser cet ennemi de leur naturel, les Russes devraient lui reprocher d'avoir été la cause de ce qu'ils n'ont aucun caractère, c'est lui dont l'influence perpétuée par l'admiration irréfléchie de la postérité les empêche encore aujourd'hui de produire dans les arts et les sciences, un homme digne de faire époque chez les peuples étrangers[4]. Un législateur comme Confucius ne pouvait venir à la suite d'un réformateur tel que le charpentier de Saardam, et tel que le voyageur capricieux dont l'Europe d'alors avait vu la barbarie avec effroi, tout en admirant la force prodigieuse cachée sous cette rude écorce. Ce missionnaire couronné força un moment la nature parce qu'il le pouvait, mais c'est tout ce qu'il pouvait… S'il avait été dans sa vie ce qu'il est devenu dans l'histoire, grâce à la superstition des peuples et à l'exagération des écrivains, qu'aurait-il fait? il eût attendu; et, par cette patience, il eût mérité son brevet de grand homme: il a mieux aimé l'obtenir d'avance et se faire canoniser de son vivant.

Toutes ses idées avec les défauts de caractère dont elles étaient la conséquence ont encore été exagérées sous les règnes suivants; l'Empereur Nicolas le premier commence à remonter le torrent en rappelant les Russes à eux-mêmes: c'est une entreprise que le monde admirera quand il aura reconnu la fermeté de l'esprit qui l'a conçue. Après des règnes comme ceux de Catherine et de Paul, refaire de la Russie, telle que l'avait laissée l'Empereur Alexandre, un Empire russe, parler russe, penser en russe, avouer qu'on est Russe de cœur, tout en présidant une cour de grands seigneurs héritiers des favoris de la Sémiramis du Nord: c'est hardi!… Quel que soit le succès d'un tel plan, il honorera celui qui l'a tracé.

Les courtisans du Czar n'ont nuls droits reconnus et assurés, il est vrai; mais ils sont toujours forts contre leurs maîtres par les traditions perpétuées dans le pays; heurter de front les prétentions de ces hommes, se montrer dans le cours d'un règne déjà long aussi courageux contre d'hypocrites amis qu'on le fut contre des soldats révoltés, c'est assurément le fait d'un souverain fort supérieur: cette double lutte du maître contre ses esclaves furieux et contre ses impérieux courtisans est un beau spectacle: l'Empereur Nicolas tient ce qu'il a promis le jour de son avènement au trône; et certes, c'est dire beaucoup, car aucun prince n'a hérité du pouvoir dans des circonstances plus critiques, nul n'a fait face à un plus imminent péril avec plus d'énergie et de grandeur d'âme!…

Après l'émeute du 13 décembre, M. de La Ferronnays s'écriait: Je viens de voir Pierre-le-Grand civilisé: mot qui avait de la portée parce qu'il avait de la vérité; en voyant ce même homme dans sa cour développer ses idées de régénération nationale avec une persévérance infatigable et cela sans faste, sans bruit, sans violence, on peut s'écrier à plus juste titre encore: c'est Pierre-le-Grand qui revient pour réparer le mal fait par Pierre l'aveugle.

En cherchant à juger ce prince avec toute l'impartialité dont je suis capable, j'ai trouvé en lui tant de choses dignes d'éloges que je ne permets pas qu'on me parle de ce qui pourrait me troubler dans mon admiration.

Les pauvres souverains sont comme les statues: on les examine avec une si minutieuse attention que leurs moindres défauts magnifiés par la critique font oublier les mérites les plus rares et les plus réels. Mais plus j'admire l'Empereur Nicolas, plus vous me trouverez injuste peut-être envers le Czar Pierre. Cependant j'apprécie de mon mieux les efforts de volonté qu'il a faits pour tirer d'un marais gelé pendant huit mois de l'année, une ville telle que Pétersbourg. Mais, si j'ai le malheur d'apercevoir quelques-uns de ces misérables pastiches dont sa passion pour l'architecture classique, partagée par ses successeurs, a doté la Russie, mes sens et mon goût révoltés me font perdre tout ce que j'avais gagné par le raisonnement: des palais antiques pour servir de casernes à des Finois; des colonnes, des corniches, des frontons, des péristyles romains sous le pôle, et ces choses à refaire chaque année en beau plâtre blanc: vous conviendrez qu'une telle parodie de la Grèce et de l'Italie, moins le marbre et le soleil, peut bien me rendre toute ma colère; d'ailleurs je renonce avec d'autant plus de résignation au titre de voyageur impartial, que je suis persuadé que j'y ai droit.

Vous me menaceriez de la Sibérie, que vous ne m'empêcheriez pas de répéter que le manque de bon sens dans l'ensemble d'un monument, de fini et d'harmonie dans les détails, est insupportable. En architecture, le génie sert à trouver le moyen le plus court et le plus simple d'adapter les édifices à l'usage auquel on les destine. Or, devinez, je vous prie, à quelle fin des hommes de bon sens ont entassé tant de pilastres, d'arcades et de colonnades dans un pays qu'on ne peut habiter qu'avec de doubles châssis aux fenêtres hermétiquement closes pendant neuf mois de l'année. À Pétersbourg, c'est sous des remparts qu'il faudrait se promener, non sous des péristyles aériens. Que ne bâtissez-vous des tunnels et des galeries voûtées pour servir de vestibules, d'ouvrages avancés, de défense à vos palais[5]. Le ciel est votre ennemi, fuyez-en donc la vue; le soleil vous manque, vivez aux flambeaux; des fortifications et des casemates vous sont plus utiles que des promenoirs à découverte. Avec votre architecture méridionale vous affichez une prétention au beau climat qui me rend vos pluies et vos vents de l'été plus insupportables, sans parler des aiguilles de glace qu'on respire sur vos magnifiques perrons pendant vos interminables hivers.

Les quais de Pétersbourg sont une des plus belles choses de l'Europe: pourquoi? parce que le luxe est là dans la solidité. Des blocs de granit apportés dans un bas-fond pour y suppléer la terre, l'éternité du marbre, opposée à la puissance de destruction du froid, me donnent l'idée d'une force et d'une grandeur intelligentes. Pétersbourg est en même temps garanti contre la Néva et orné par les magnifiques parapets dont on a bordé cette rivière. Le sol nous manque, nous ferons un pavé de rocs pour porter notre capitale: cent mille hommes y mourront à la peine! peu nous importe; nous aurons une ville européenne et le renom d'un grand peuple. Ici, tout en déplorant l'inhumanité qui préside à cette gloire, je permets qu'on admire, et j'admire moi-même quoiqu'à regret!… J'admire encore quelques-uns des points de vue dont on jouit devant le palais d'hiver. Ce palais est bâti dans ce qu'on appelle l'île de l'Amirauté, aujourd'hui le plus beau quartier de la ville. Voici la description de Weber, faite, je crois, en 1718; je ne l'ai lue que dans Schnitzler, qui n'en indique pas clairement la date. «Le quartier contigu à celui du Jardin d'été, en descendant la Néva, est ce qu'on nomme l'île de l'Amirauté ou aussi la Slobode des Allemands, car c'est là que la plupart des étrangers sont établis. On y rencontre d'abord (là où la Moika sort de la Néva) la grande poste et la maison bâtie pour l'éléphant de Perse, mais où depuis l'on a placé le globe de Gottorp. L'église luthérienne des Finlandais et celle des catholiques, toutes deux en bois, sont dans cette partie de l'île appelée aussi Finnische Scheeren, parce qu'elle est occupée en majeure partie par des exilés de Finlande et de Suède. Les tristes cabanes de ce quartier ressemblent plus à des cages qu'à des maisons. Il serait difficile d'y trouver les personnes que l'on cherche, attendu qu'aucune rue ne porte un nom, et que toutes se désignent par quelques notables habitants qui y demeurent. Cependant les maisons de Millionne et celles du quai du Palais d'hiver offrent déjà un bel aspect[6].»

Voilà ce qu'était, il y a un peu plus de cent ans, le plus beau quartier du Pétersbourg actuel.

Quoique les plus grands monuments de cette ville se perdent dans un espace qui est plutôt une plaine qu'une place, le palais est imposant, le style de cette architecture du temps de la régence a de la noblesse, et la couleur rouge du grès dont l'édifice est bâti plaît à l'œil. La colonne d'Alexandre, l'État-Major, l'Arc de Triomphe au fond de son demi-cercle d'édifices, les chevaux, les chars, l'Amirauté avec ses élégantes colonnettes et son aiguille dorée, Pierre-le-Grand sur son rocher, les ministères qui sont autant de palais, enfin l'étonnante église de Saint-Isaac en face d'un des trois ponts jetés sur la Néva; tout cela perdu dans l'enceinte d'une seule place n'est pas beau, mais c'est étonnamment grand… Cet enclos bâti est ce qu'on appelle la place du Palais. C'est réellement un composé de trois places immenses qui n'en font qu'une: Pétrofskii, Isaakskii, et la place du Palais d'hiver[7]. J'y trouve beaucoup de choses à critiquer; mais j'admire l'ensemble de ces édifices tout perdus qu'ils sont dans l'espace qu'ils devraient orner.